procès du colonialisme - Un travail pour les réparations...

Procès du colonialisme - Un travail pour les réparations...

Bonjour,
 
Je rentre de la Martinique où je me suis rendue pour participer à la 10ème édition du convoi pour les réparations, organisé par le Mouvement International pour les Réparations (MIR) section Martinique. J’y ai vécu des moments forts dont j’aimerais partager avec vous les espoirs qu’ils pourraient susciter.

Etant donné qu’en cette année 2010, il est beaucoup question du 50ème anniversaire des indépendances des pays africains et de la décolonisation en général, le MIR Martinique avait décidé d’inaugurer la 10ème édition du convoi pour les réparations en faisant l’inventaire des faits et méfaits du colonialisme. Pour cela, il fut organisé un colloque qui devait se dérouler sous la forme d’un procès du colonialisme, 17 ans après le procès de Christophe Colomb en 1993 à l’initiative de maître Marcel Manville, à l’époque Président du cercle Frantz Fanon.
 
Le procès eut lieu les 9 et 10 mai dernier, à Fort de France, dans une salle de l’atrium Aimé Césaire où se sont réunis des Martiniquais avec des intervenants venus de la Guadeloupe, de la Guyane, de France, des Etats-Unis, d’Amérique du Sud, d’Haïti, du Sénégal…
 
Cette Cour d’Assises des Peuples Caribéens et Amazoniens a fonctionnée de la manière suivante : Présidente Maître Maryse Duhamel, avec comme Assesseurs Monsieur Victor Permal et Monsieur Luc Reinette. Avocat Général Monsieur Félix Rodes ; le Jury était composé de 12 jurés. Les avocats de la défense ont été Maître Georges Emmanuel Germany et Maître Patrice Tacita. Les témoins à décharge ont été Madame Suzy Singa et Monsieur Alain Manville. Les avocats de la partie civile étaient Maître Lina Louze Donzenac et Maître Claudette Duhamel. Les témoins à charge étaient, outre les professeurs Léonard Jeffries, Jean-Philippe Omotundé et Ferdinand Alex, Mme. Malaaka Shabazz (fille de Malcom X), Mme. Annick François Hautgrain et l’auteure de ces lignes.
 
Ce procès fut l’occasion de mettre en évidence l’actualité des conséquences aussi graves qu’insidieuses de la domination coloniale, telles que le traumatisme psychologique subi par les Africains déportés et par leurs descendants en Amérique ; le rejet de ses origines, la honte d’avoir des ancêtres ayant été razziés en Afrique, déportés en Amérique et réduits en esclavage ; la honte d’avoir été bestialisé et rabaissé à la condition de bien meuble appartenant au maître blanc ; la honte d’être… Ce procès du colonialisme aura été un moment fort du travail pour les réparations, visant à rétablir l’équilibre psychologique rompu depuis cinq siècles à cause des traites négrières, de la réduction en esclavage et de la domination coloniale.
 
Voici près de cinq ans, le MIR Martinique avait porté plainte contre l’Etat français et exigé réparation pour le préjudice subi par les victimes de l’esclavage en Martinique. Le Tribunal a déclaré la plante irrecevable en considérant que le MIR n’avait pas un intérêt lui donnant qualité pour se constituer partie civile et demander Réparation. Suite à ce refus, le MIR a proposé, à ceux qui seraient d’accord, la recherche de leur arbre généalogique afin d’établir, formellement, qui, parmi leurs ancêtres, avait ou avaient été réduit(s) en esclavage. Car le Tribunal ne pourra nier le préjudice subi ni contester l’intérêt de celui qui aura légalement établi son lien de parenté avec tel ou tel aïeul réduit en esclavage. Dans un premier moment, il y eut trois ou quatre personnes ayant donné pouvoir aux avocats du MIR Martinique pour les représenter devant l’instance compétente.
 
A présent, ils sont près d’une centaine les personnes qui ont donné pouvoir aux avocats du MIR pour se faire représenter en tant que descendants directs de personnes ayant été réduites en esclavage par l’Etat français. Vous conviendrez avec moi que, dans une société il n’y a rien de plus difficile à faire changer que les mentalités. Or, depuis les abolitions de l’esclavage voici un siècle et demi environ, dans tous les pays de l’ancien univers concentrationnaire d’Amérique, le pouvoir idéologique de la suprématie blanche nous a conduit, de génération en génération, à ne pas savoir, à ne pas vouloir savoir ce qui fait honte, à oublier et à vouloir occulter honteusement les blessures héritées de l’esclavage. Et pourtant, malgré tout le poids de cette aliénation écrasante, des gens naguère prisonnières de la honte, non seulement n’ont plus l’intention de chercher à faire oublier ce passé, mais sont bien déterminées à faire valoir, devant les tribunaux français, leur lien de parenté avec tel ou tel ancêtre jadis réduit en esclavage. Il s’agit là d’un véritable renversement historique dont il nous faudra saisir toute la dimension psychologique.
 
J’ignore quelle sera la suite judiciaire de cette démarche du MIR. Mais, la profondeur de ce changement dans la perception de soi-même, de ses origines, de son passé historique, est une incontestable victoire du travail accompli pour les réparations. En cela, le Mouvement International pour les Réparations, section Martinique, aura joué un rôle pionnier et on ne peut plus salutaire. Nous devenons ainsi, de plus en plus nombreux à penser que la honte ne doit plus accabler les victimes de l’esclavage, mais plutôt ceux qui ont profité et profitent encore des avantages émanés de ce crime contre l’humanité. C’est une vraie avancée et je voulais vous en faire part.  
 
Et pour ceux qui s’opposent au principe des réparations liées à la traite négrière et l’esclavage des Noirs, au motif qu’ils ne comprennent pas pourquoi ils devraient accepter que l’Etat français paye, avec leurs impôts, pour des actes ou des erreurs qu’ils n’ont pas commis ; je voudrais raconter ceci : Le professeur Michael Sandel est un philosophe politique né aux Etats-Unis en 1953, fils de parents originaires de la Russie. Depuis les années 1980, il est professeur d’éthique à Harvard au sein du département de sciences politiques. Le professeur Sandel considère que dans une démocratie, chacun est responsable de ce que son gouvernement fait ou ne fait pas, car autrement la démocratie serait une farce. En conséquence, il est favorable au principe des réparations revendiquées par les Noirs aux Etats-Unis, tout comme il a été favorable à ce que des réparations soient versées, avec ses impôts, aux Japonais enfermés dans des camps de concentration aux Etats-Unis durant la II Guerre Mondiale.
 
Dans un entretien accordé au journal catalan La Vanguardia, publié le samedi 15 mai 2010, concernant la question de la co-responsabilité et des réparations, le journaliste rappelle au professeur Sandel qu’il (Sandel) ne descend pas d’esclavagistes ; et Sandel d’avoir ce réplique qui mérite bien d’être cité entièrement : « Mes parents, Juifs, souffraient des pogroms en Russie lorsque les Africains étaient réduits en esclavage aux Etats-Unis d’Amérique, mais, si je veux profiter aujourd’hui des avantages d’être Etats-unien et fier de l’être, je dois aussi assumer les crimes des Etats-Unis dans son histoire et les réparer ».[1]   
 
Fraternellement,
                          Rosa Amelia
          

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