Si tu veux contrôler le peuple, commence par contrôler sa musique

Si on les avait écoutés …

« Si tu veux contrôler le peuple, commence par contrôler sa musique »
Platon, Extrait de La République

« Sé èvè mizik yo pran nèg »1

Depuis les années 40, nombre d’artistes guadeloupéens attirent l’attention sur les dysfonctionnements de notre société. Si seulement, on les avait écoutés… Le 17 Avril 2009, au cours d’un entretien sur la radio locale guadeloupéenne, le chanteur martiniquais Kolo Barst, auteur de chansons particulièrement militantes, déclarait que « la fonction de l’artiste, c’est d’anticiper… »[2]. Est-ce que les auteurs/compositeurs guadeloupéens ont pris la mesure du « mal vivre » révélé par le mouvement social initié le 20 Janvier 2009 ? Est-ce que les thèmes évoqués dans la plateforme de revendications et tout au long du conflit se retrouve dans les textes et les thématiques du patrimoine musical guadeloupéen ? Depuis l’invention du support, la musique résiste mieux au temps qui passe. C’est un moyen de mémorisation donc en tant que tel, elle peut inspirer de nouvelles vagues de mobilisation. La composition musicale (paroles et musique proprement dite) s’enracine dans l’histoire et l’époque à laquelle elle se matérialise mais il arrive qu’elle prédise des circonstances à venir. L’un des premiers thèmes articulé par le LKP que nous retrouvons dans l’expression musicale guadeloupéenne dès 1942 et 1943, par le biais du chansonnier Victor Vervier dit Lebrun, c’est l’exploitation d’une catégorie par une autre et le sentiment de ne pas être suffisamment au contrôle de sa destinée. Il chante alors les paroles qui suivent : « sé sémésié ki ni la baw an men, sé maléré ka travay san landemen »[3]. Depuis les années 40, le déséquilibre dans la distribution des richesses apparaît dans les paroles de chansons populaires. En 1982, c’est Robert Loyson, l’un des plus grand griot de l’univers Gwo-ka, qui alerte sur les dangers économiques. Selon lui, le secteur de la canne à sucre, pilier de la production locale, doit être préservé et valorisé car pourvoyeur d’emploi et créateur de richesse.

« An mwé papa wo !la gwadeloup tranglé ! mé zanmi la Gwadeloup tranglé, la Gwadeloup pé ké détranglé (…)

sé kann nou ka planté, sé a lizinn nou ka vann kann la, ou fèmé lizinn Sentmart, an vrè la gwadeloup tranglé, a lè kilé yo fèmé Blanchet, fèmé Darboussier, o la la gwadeloup kalé ?

sé ouvriyé la ki té an lwizinn la, dèpi tan yo ka travay a lwizinn, a lè kilé tout lizinn la fèmé, ki koté yo kay travay ? (…)

«  la Gwadeloup antotyé, fè manèv pou koupé kod la an kou a li » 

« Pa tini richess, sèl koté ki ni richess, sé kann a maléré »

 Lorsque Robert Loyson évoque la situation la filière canne en Guadeloupe, il évoque également la classe ouvrière qui constitue la main d’œuvre. Dans une autre chanson intitulée « Ji Kann a la richèss », Loyson appelle encore à veiller sur la récolte, la récolte qui produit de la richesse et des emplois :

 « Gwadeloupéyen jété on kou doeil si la rékolt, si zo pa poté on kou doeil la Gwadeloup ké an faillite »

 Le mouvement social a beaucoup évoqué le thème de l’autosuffisance alimentaire ainsi que l’aménagement du territoire en accord avec un développement durable. En 1998, un collectif musical issu du mouvement reggae/dancehall, le Karukera Sound System évoque cette problématique dans sa chanson « Bato la ». Les deux chanteurs, Brother Jimmy et Oliver Stone s’insurgent contre les habitudes de consommation effrénées de leurs concitoyens et le mépris envers les métiers liés à l’agriculture. Ils posent le problème de l’autosuffisance alimentaire face à une politique d’aménagement du territoire privilégiant la construction au détriment du maintien des terres agricoles :

 « Mè di mwen ka yo ké fè jou la bato la pé rantré ?

es sé moso batiman ou fwiyapen yo ké manjé ?

mwen diw woy, woy i ja tan pou nou lévé

An nou kontinié lité pou péyi la pa tombé (…)

Arété pran nou pou tèbè, arété pran nou pou fwansé

Arété fè nou kompran sé richès pou nou adoré

Patrimoine kiltirèl, apa yenki wonm é dansé

Travay tout la simen é le week-end gade télé

Pandan si tan péyi la li menm ka sombré

Mwen savé maren péché, agrikiltè byen déterminé »

 Le bateau qu’Oliver Stone évoque symbolise la dépendance de la Guadeloupe vis-à-vis des importations. Face à un aménagement du territoire et des choix sociétaux qui ne privilégient pas l’autosuffisance alimentaire, il interpelle quant à l’importance de l’agriculture et de la pêche locale. Il interpelle également les guadeloupéens et les institutions sur la spécificité culturelle locale.

Dans un deuxième couplet aussi perspicace, Brother Jimmy expose les habitudes de consommations et des mécanismes, selon lui, néfaste au développement de la Guadeloupe. On comprend que ces mécanismes sont l’assistanat qui engendre le manque d’initiative, la dévalorisation des métiers de la terre, une « surconsommation » et la mise en vente systématique des terres agricoles.

 « alè la pani pon moun ki vlé planté kann

ni travay la tè pou manjé madè ou ziyanm

la gwadeloup désidé woulé yenki an japan

sé Mitsubishi, Hyundai, Daewoo ka vann »

 

« yo vlé pa travay la tè menm si pa ni travay

tout moun vlé vinn medsen avoka sé la pagay

nou ni on bèl péyi, ékonomikman i si la pay

si ou gade situasyon la anyen pa kay

avè on system konsa, pa étonéw kè ini onlo rakay

twop moun assisté yo ka pwan nou pou timanmay

avan nou té ka pwodui, exporté en chay

alè la nou pa ni ayen, nou ka achté yenki Hyundai

ka konsomé twop, sé nou lé rwa du champagn

ka konsomé tèlman, nou pa ka vwè lé fay

yo ka pran tout tè an nou, pou mwen a pa on détay »

 En 2005, le groupe Soft produit une chanson annonciatrice du mouvement social « Kadans a péyi la ». Le style musical subit des influences traditionnelles et jazz. La voix du groupe, Fred Dehayes, chante :

« Yo pa vlé Sentélwa[4], yo pa vlé Marcel Lollia[5], an vérité yo pa enmé lokans a péyi la

La soufriè pa ka domi, kon vou kon mwen i ka bouyi, nimpot ki jou fo sa pété

Sé li ka chayé mwen, sé li ka brilé mwen, sé li kay méné nou pli wo (…)

Nimpot ki jou fo sa pété, soufwans a péyi la (…) »

 « Kadans a péyi la », cette expression désigne le rythme, les habitudes, le patrimoine de la Guadeloupe. Ceux qui vivent sur le territoire de la Guadeloupe et qui le rejettent alimentent une dualité, une souffrance qui conduit à l’implosion puis à l’explosion. Etre guadeloupéen d’adoption ou d’origine implique de s’adapter au patrimoine culturel, écologique, social et historique du pays. Le mouvement social est le résultat d’un « mal-vivre » et comme le volcan de la Guadeloupe en 1976, la Soufrière, cette souffrance a explosé. Sur le même album, dans la chanson « Krim kont la gwadloup », Fred Dehayes réclame le procès de ceux qu’il estime être responsables de crimes contre la Guadeloupe. Le thème de cette chanson n’est pas directement lié à la plateforme du collectif mais il reflète bien le débat qui s’est installé durant la mobilisation à savoir qui sont les responsables de l’exploitation outrancière en Guadeloupe. Certaines entreprises ont été ciblées, les élus locaux, une communauté ethnique l’a également été ainsi que la politique gouvernementale. Ce qui est intéressant à plus d’un titre, c’est que dans l’approche du groupe Soft, les responsables du malaise guadeloupéen sont d’abord les composantes intérieures de la population.

« Mwen menm pa méyè ki on dòt, fò zò ban mwen avi azòt lè an ka gadé sa ka pasé, ni dé moun fò nou poursuiv pou krim kont la Gwadloup »

 L’efficacité et l’intégrité des responsables politiques locaux sont pointées du doigt. Le mandat politique, au lieu d’être abordé comme un moyen de mettre en œuvre un programme, est vécu comme une fin en soi et retarde le progrès de l’ile :

 « on pakèt moun kenn mò pou mè, menm si kè a yo vinn anmè, monté alyans é vann dé frè pou ganié trofé a rété lontan, pasé dé méri an éritaj é pou lé zot yenki chomaj, on vié ti lajan an ka gannié, an ka gadé lé zòt ka bombansé (…) » 

« Politik touné an makakri, intélektièl asi niaj, yo ka domi

Ni on pakèt moun ka amizé, zafè a yo bèl lè nou mélé

Istwa an nou pa ka vansé (…)

 La musique permet dans ce cas de récuser l’autorité des pouvoirs institués. Les intellectuels et les hommes politiques sont exposés comme étant déconnectés de la réalité populaire locale à cause de leur niveau de vie ou simplement à cause de leur fonctions. Ceux qui portent en eux une grande capacité de réflexion et d’action ne sont pas à la hauteur de leur mission. Une partie de la jeunesse guadeloupéenne est également mise au banc des accusés. Cette jeunesse étourdie et imprévoyante qui s’apitoie sur son sort sans se donner les moyens d’atteindre des objectifs sérieux : 

« Jénès ka di pa ni ayen pou yo men ka yo menm ka fè ba yo

sé fè ti nat é kritiké pandan yo ka gadé télé (…) »

 

« On jenn tiré asi on jenn, on nèg tiré asi on nèg

Sa ki pi kriminèl adan tou sa, nou sizé la nou kenn gadé sa »

 Il est vrai que cette jeunesse est une branche de l’arbre donc elle reflète les racines d’une société qui n’a surement pas su ou pu lui transmettre une sève édifiante. De ce fait la société guadeloupéenne est  termitée. Pour terminer, dans un propos loin de la victimisation, le groupe Soft renvoie chaque composante de la société guadeloupéenne, y compris les concitoyens qu’ils sont, à ses responsabilités quant au retard et à l’état du pays.

 « Mwen menm pa méyè ki on dot, si zo vé zo pé gadé avi a zot

lè an ka gadé sa ka pasé, sé nou menm fo nou poursuiv pou krim kont la Gwadloup »

 En 2001 sur l’album « L’indiscipliné », c’est l’une des voix rap de la Guadeloupe qui crie les conditions de vie et la souffrance de tout un pays. A travers le titre « An ni marre », en sa qualité d’observateur de la société, il érige une description sans complaisance mais édifiante. Il décrit une société guadeloupéenne pleine de contradictions. Les thématiques suivantes de la plateforme Lyannaj Kont Pwofitasyon se retrouvent tout au long de son analyse : niveau et conditions de vie, formation professionnelle et emploi. La loupe verbale qu’il pose sur la jeunesse guadeloupéenne en manque d’occupations et de repères nous semble pertinente :

“Lanné la sa ann gadé jan sa ka maché, sé vann lanmò an saché

Tout an jénès gaché /koupé, détayé, anpoché /Diab-la ka ba’w an rikoché

Dé biznès ka rapòté é la police ka kapoté/ kravaté ka profité

Blok-la ka ankésé/ Fè bizness anba fèy vin an sèl moyen de rézisté

(…) Jénès-la menasé scié canon scié

Pa ni travay tout moun èksité pou an banalité

Sizé a bò sité ka atann le déluj

Sé boug-la la san anbisyon ka chèché an grabuj

Nou adan on stad ke pou viv fow pran’y malad

Pa rakonté on salad an Gwadeloup fow pran’y malad

Papa’w ja fatigé manman’w ja fè dèyè édikasyon aw dead

An ni mar Violans é fizi/ Ja lè pou tou sa fini

An ni mar/Magouy Korupsyon/ Tout moun égri sa ké mal fini “

 La jeunesse désœuvrée que Fuckly évoque est particulièrement concernée par les revendications liées à la formation professionnelle. De plus, son analyse prévoyait les explosions de violence qui ont eu lieu durant le conflit. L’oisiveté, le désespoir, l’absence de repère moraux et la violence ambiante se sont cristallisés dans la nuit du 18 au 19 février 2009. Il exprime également dans le refrain le sentiment d’une jeunesse qui se sent dépassée et négligée. Cette société à deux vitesses, malheureusement offre très peu de remèdes par le biais de ses représentants institutionnels : 

«On minimòn dintégrasyon, on maximòm dekspulsyon, on maksimòm de problèm

n minimum de solisyon, on maksimòm ki pé pa asimé an tan kè papa

O pli tass ka pran kal pou alòk familial, o pi patron volè, magouyè, èksploitè

O pi baré lari sendika, o pi grévist , o pi promès bidon chak fwa i ni élèsksyon

O pi fouré men aw adan kès a La Région

(…)

Ni an bann irèsponsab sé yo ki rèsponsab /A fòs mété an ba tab lajen kontribuab

Rézilta tout moun diab/ pandan ou ka soufè an silans bak a sé mésyé plen ésans

Sé on sèl sians pou pé kouyoné maléré é tout moun sav lè bayè ba, bèf ka soté»

 Le rappeur souligne la relation compliquée que la population entretient avec ses élus politiques. Il met également en exergue plusieurs thèmes difficiles tels que l’immigration clandestine, la crise de la famille guadeloupéenne, les détournements de fonds publics, les relations acrimonieuses entre une Guadeloupe aisée et une Guadeloupe nécessiteuse. Toutes ces thématiques sont des symptômes qui ont conduit à l’éruption du mouvement social.

La musique est langage, un ensemble de symboles écrits ou parlés qui permettent aux membres d’une société de communiquer entre eux. A travers le temps, comme le souligne Paul Léo D’Hurville, des messages mis en musique par des artistes guadeloupéens ont certainement semé les germes de cette mobilisation de masse sans précédent[6]. La population bien malgré elle y était préparée. La musique est apte à frayer la voie, elle est capable d’exercer ce que le sociologue Robert Merton a appelé « la prédiction créatrice »[7].

Comment expliquer alors que les politiques de radiodiffusion ne reflètent pas davantage cet aspect de la musique guadeloupéenne et privilégient les ambiances festives ainsi que les musiques américaines à la mode ? Il est vrai que les préoccupations sociopolitiques et protestataires ne sont pas toujours exprimées dans la musique car elle possède également une fonction récréative. Mais il existe un certains déséquilibre entre musique clairvoyante et musique distrayante. Après le début de la mobilisation, certaines radios ont commencé à programmer des chansons à caractère sociopolitique devant la popularité du genre. D’ou vient le déséquilibre ? Vient-il des auditeurs qui n’expriment pas leurs attentes aux radios ? Vient-il des programmateurs qui forment les gouts de la masse ? Vient-il des artistes qui doivent allier autonomie artistique et dépendance financière ? La musique participe pleinement à la construction de la pensée et de la société guadeloupéenne. Elle n’est pas simplement un miroir, à bien regarder, elle peut être une fenêtre ouverte sur l’avenir. La réflexion des artistes n’est pas toujours reconnue par le monde intellectuel toutefois ces derniers possèdent un jugement approprié. Les évènements nous ont démontré qu’il serait salutaire que ceux qui possèdent les outils politiques, économiques et sociaux soient à leur écoute, pas seulement pour se changer les idées, mais pour mettre en œuvre leurs actions.

par Steve CADET Source fwyapin.fr

[1]Sonia Catalan, Sa moun ka di, Ibis Rouge , 1997 :26. Traduction : « C’est avec la musique que l’on a attrapé les nègres »

 

[2] Journal, édition de 13h présenté par Eddy Planté, Radio Caraïbe Internationale.

[3] Sept Magazine N° 1542, « Mizik Gwadeloup : 50 ans de conditionnement à la lutte » de Paul Léo d’Hurville. Traduction : « Ce sont eux qui mènent la barre et les pauvres travaillent sans pouvoir assurer leurs lendemains »

[4] Patrick Saint-Eloi, chanteur du groupe Kassav

[5] Chanteur populaire de Gwo-Ka

[6] Sept Magazine N°1542. « Mizik Gwadeloup : 50 ans de conditionnement à la lutte »

[7] Cité dans Musique en colère, Christophe Traini, 2008.

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