Martinique : Pourquoi Marie-Jeanne a perdu ?

Martinique : Pourquoi Marie-Jeanne a perdu ?  

Fort-de-France.  La défaite d’Alfred Marie Jeanne et des Patriotes martiniquais, suscite des réactions dans son propre camp. CCN publie ci-dessous l’ analyse de Robert Sae ex-porte parole du CNCP

Quelles que soient les affirmations des assimilationnistes, nous sommes en marche vers une profonde évolution institutionnelle. Dans les prochaines années, Il ne s’agira pas seulement de simplifier les institutions en fusionnant deux assemblées. D’une part, les modifications qui se feront à l’échelle de la République Française auront forcément des incidences sur notre réalité ; mais d’autre part, le Président Sarkozy a déjà annoncé des évolutions en matière d’habilitation et de compétences qui laissent présager que la loi organisant la collectivité unique intègrera des transformations substantielles. Ce qui change d’avec la situation qui aurait prévalu si le peuple Martiniquais avait voté pour l’évolution dans le cadre de l’article 74, c’est que le président Sarkozy et sa majorité UMP sont seuls maîtres à bord, même si des discussions sont prévues avec les élus locaux. C’est pour cela qu’on peut affirmer que le changement de majorité au Conseil Régional aura des conséquences importantes sur l’évolution de la situation de notre pays. Il nous semble donc indispensable d’analyser les causes de ce bouleversement politique et de dégager les perspectives qui s’offrent à ceux qui restent partisans de l’émancipation de notre peuple.


POURQUOI LE RECUL DES PATRIOTES ?



Pour l’essentiel, la majorité MIM-CNCP a incontestablement travaillé au mieux des intérêts du pays dans la limite des compétences qui sont celles de la Région. La gestion financière a été saine. Les actions en matière de formation des hommes, de construction des lycées et des infrastructures routières, de prévention des risques majeurs, (etc.) sont indéniables. Mais, le peuple n’attend pas simplement qu’on fasse pour lui. Pour aller de l’avant, il a besoin d’un idéal bien compris et qu’il puisse assumer. C’est en lui portant patiemment, quotidiennement, les éléments de compréhension de la situation économique, sociale et politique qu’on lui donne les armes pour déjouer les campagnes de désinformation et qu’on lui donne les éléments d’un choix conscient et indéfectible. Le bon travail réalisé par la majorité MIM-CNCP à la Région n’a pas suffi à combler le déficit de formation et d’organisation au sein du peuple.

Trois éléments, à mon avis, doivent être pris en compte pour expliquer les résultats des Patriotes:

En premier lieu, c’est l’insuffisance du travail de conscientisation et d’organisation au sein de la population. Le travail conséquent mené dans le cadre des institutions ne saurait pallier le ralentissement du travail de formation et d’organisation politique sur le terrain. Un regard lucide conduit à constater ce ralentissement.

En tout cas, je reste persuadé que notre CNCP n’a pas fait tous les apports qu’il était en mesure de faire sur ce plan. Même si tout le monde a pu reconnaitre la forte implication de nos militants, lors de la grève générale de 2009, nous devons reconnaitre que notre organisation a été moins active que par le passé, quant à la prise d’initiative sur le terrain.

En second lieu, on peut signaler, la trop grande polarisation qui a été cultivée autour du Président Alfred Marie jeanne. C’était du « pain béni » pour les détracteurs des patriotes qui n’ont eu de cesse de grossir exagérément chaque incident et d’agiter le danger de dictature. Les campagnes de discrédit orchestrées à propos de la coopération régionale ne sont pas, à cet égard, le fruit du hasard.

Hélas ! Une tempête médiatique autour d’un incident fut-il mineur, peut facilement, le temps d’une élection, faire oublier une vie de rigueur et de travail. On peut voir, là, la raison d’une forte abstention dans la base électorale des patriotes. Car, avec ou sans détracteur, nous sommes à l’heure où l’exigence de démocratie participative et l’exacerbation des tensions sociales rendent la population de plus en plus exigeante vis-à-vis de ceux qui la représentent.



Le troisième élément concerne les positionnements politiques à propos des consultations de janvier: De mon point de vue, le fait que les défenseurs d’une évolution institutionnelle dans le cadre de l’article 74, au lendemain de l’échec du 10 Janvier, se soient faits les champions de la défense du « oui à la collectivité unique  dans le cadre de l’article 73 » a brouillé tous les repères. N’avions-nous pas répété, des mois durant, que l’article 73 ne permettait plus les avancées et que ceux qui le défendaient faisaient fausse route ? Personnellement, je ne partage pas du tout l’analyse qui se satisfait des résultats du 24 janvier. Le record d’abstention atteint ce jour-là, traduit bien de la désillusion dans l’électorat des patriotes et les défections à l’occasion des régionales participent selon moi, de ce même sentiment.

QUI S’ACCOMODE DE LA TROISIEME VOIE ?



Les difficultés des Patriotes ne sont pas seules à expliquer la dynamique qui a conduit Serge Letchimi à la tête du Conseil Régional. Concevoir l’électorat comme une base fluctuante qui se répartit sur les candidats au gré des états d’âmes c’est commettre une grave erreur d’analyse. Qu’ils soient membres ou sympathisants de partis politiques, qu’ils soient non organisés ou drapés du très commode voile de « société civile », tous ceux qui votent le font en fonction de l’idéologie et des intérêts, bien ou mal compris, de leur classe sociale. Les analystes formatés et autorisés enfument le débat avec des considérations sur la nécessité du « renouvellement de la classe politique », il n’en reste pas moins vrai que les partis en lice sont l’expression de groupes aux intérêts spécifiques.

Indépendamment des intentions de Serge Letchimi et des convictions des membres de son parti, au côté de la base électorale populaire traditionnelle du PPM, on retrouve, désormais, de nouvelles couches qui le considèrent comme le plus apte à sauvegarder leurs intérêts.

Les couches capitalistes se rendent bien compte que la droite traditionnelle assimilationniste a fait son temps, que les mutations verbales qu’elle a tenté d’opérer en se disant aussi martiniquaise que tous, ne suffisent pas à endiguer sa marginalisation. Le projet autonomiste tel que présenté par le PPM, ne leur paraît plus incompatible avec le maintien de leur hégémonie économique ; bien au contraire, il constitue une chance de se libérer du traditionnel centralisme parisien qui représentait de plus en plus un carcan dans ce monde ultralibéral globalisé. La base électorale de cette classe sociale a tout intérêt à se reporter sur ce personnel politique là.

Dans le même temps, sous les coups de boutoir de l’Union Européenne et dans le cadre de la globalisation internationale, le gouvernement français prône et pratique le désengagement de l’état. Le type d’autonomie prônée par le PPM lui offre l’opportunité d’effectuer ce désengagement tout en gardant une main plus assurée sur tout processus d’évolution institutionnelle. C’est ce qui explique que les autorités françaises, à travers les médias qu’elles contrôlent et diverses initiatives jouent la carte PPM contre les Patriotes. L’électorat dont l’idéologie et les intérêts économiques sont ceux des capitalistes et des colonialistes, s’est manifestement reporté sur les défenseurs de « la troisième voie ». Il ne faut pas, ici, sous estimer le poids des électeurs français qui, au nom du principe sacro-saint de l’unité de la République Française, interfère dans toutes les consultations concernant l’avenir du peuple Martiniquais et le développement de notre pays.

NE PAS PERDRE LE NORD


Il est particulièrement amusant d’entendre les incorrigibles assimilationnistes avec leurs 17.173 voix (5,64 % des inscrits) faire la leçon en se déclarant garant du choix des électeurs du 24 janvier ! « La question du statut est définitivement enterrée ! » disent-ils. Sauf que, malgré leurs suppliques pathétiques, 78.193 électeurs ont voté pour Serge Letchimi (qui a annoncé explicitement qu’il allait proposer une troisième voie pour aller vers l’autonomie) et 66.371 pour la liste des patriotes ! Nous voulons dire, ici, que la question d’une évolution institutionnelle au bénéfice réel de notre peuple va forcément se reposer, quand la « troisième voie » aura montré ses limites, quand les effets désastreux de la crise et de la « profitasyion » vont redevenir insupportables dans la vie des Martiniquais et parce que le niveau de conscience de notre peuple continuera à progresser. D’ailleurs, le taux élevé d’abstention (44,67 %) signifie bien que tous les leurres lancés par les ennemis de l’émancipation véritable ne suffisent pas à gangrener la majorité et, à cet égard, le fait que l’électorat populaire soit de moins en moins captif des partis et des maires, constitue un autre facteur positif. La crainte d’éventuelles répressions et l’espoir d’obtenir des faveurs individuelles empêchent de moins en moins la population d’afficher ses choix.


C’EST AU PIED DU MUR QU’ON VOIT L’OUVRIER



A l’occasion de ces élections, les listes rivalisaient pour prôner le rejet des clivages traditionnels et appeler de leurs vœux l’union de tous les Martiniquais afin de s’attaquer à nos problèmes communs et de promouvoir un développement endogène durable ! Ce qui motivait ce « généreux » élan, c’est la prise de conscience par l’ensemble de la classe politique que ceci constitue une profonde aspiration des Martiniquais. Et, faisant abstraction de jugements sur la sincérité des uns et des autres, il faut surtout prendre conscience que c’est le terreau sur lequel pourra se développer une véritable cohésion nationale.

Pendant la campagne, beaucoup de gens ont jeté des larmes de crocodile sur la détresse de notre peuple. Maintenant que « violon an sak», on verra bien qui se retrouvera vraiment au côté des victimes du système ! Pour ma part, fidèles aux idéaux qui ont conduit à la création du CNCP, je crois le moment venu de consolider vraiment l’union du peuple, de redoubler d’ardeur dans le travail visant à résoudre nos problèmes concrètement sur le terrain et dans le quotidien, en combattant toute forme d’illusion sur une quelconque philanthropie de la mythique République Française. L’exigence s’impose, plus que jamais, de mettre réellement la population en situation de débattre des perspectives, de faire des choix motivés, dans un vrai processus de démocratie directe. (Ce n’est certainement pas en attendant les périodes de campagne électorale et leur agitation tapageuse qu’on peut atteindre ces objectifs.)

Alors, à tous ceux qui savent que la crise économique et financière n’en est qu’à son début et qu’elle ne trouvera aucune solution dans les pompeuses intentions affichés de « relancer la machine par des investissements » ni dans aucune autre déclaration convenue empruntée aux économistes libéraux,

A tous ceux qui gardent les yeux ouverts sur l’implacable politique de destruction des services publics et de la protection sociale que l’Union Européenne et les dirigeants français n’ont aucune intention de remettre en cause,

A tous ceux qui réalisent que la destruction de notre tissu social, la détresse de notre jeunesse, le délabrement du tissu économique, ne pourront être endigués que par notre effort collectif, par notre unité et, surtout, par un combat organisé pour la défense de nos intérêts, je souhaiterais répéter : « GARDONS CONFIANCE ET TRAVAILLONS ENSEMBLE DANS L’INTERET DE NOTRE PEUPLE !»

Robert Sae

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