MARTINIQUE. Point de vue: Pèd pou pèd (perdre pour perdre)

MARTINIQUE. Point de vue: Pèd pou pèd (perdu pour perdu)

Sur le désastre du 10 janvier 2010, après la furie qui l’escorte, pouvons-nous entendre quelques considérations ? 

  1. Il s’agit d’une humiliation qui atteint la Martinique dans son ensemble et chaque Martiniquais en particulier car elle est la manifestation de la décomposition d’un peuple dont la seule volonté collective en mesure aujourd’hui de se manifester avec force est de ne pas vouloir s’appartenir. Pire que l’esclavage est la servitude volontaire.

    De ce point de vue, il faut être habité d’une singulière conception de la liberté pour se réjouir de pareil « attachement » qu’on s’illusionnerait par ailleurs débordant de lyrisme et se rapporter à « la France et aux valeurs républicaines ».  

  1. Parler en l’occurrence de « lucidité » et de « courage » devant le spectacle d’un peuple qui se dissout sous le poids d’un pragmatisme élémentaire ou aux relents d’un parfait cynisme, cela revient à peindre la fleur pour tenter d’en masquer l’odeur. Les motivations et considérations qui ont conduit à une telle humiliation, si elles sont sombres, ne sont pas pour autant tenues secrètes : les gens les ont largement et clairement fait connaître. Le plus renversant de tout, ce sont ceux qui s’engouent à clamer « peuple » une communauté dont ils s’activent par ailleurs rageusement à soutirer les penchants avilissants et autodestructeurs.

 

  1. Quant aux politiques qui rêvent tout haut s’attribuer le « mérite » d’un tel désastre, pour être misérable leur posture n’en est pas moins surtout présomptueuse. Car ce qu’illustre à l’évidence la votation du 10 janvier c’est l’absolue mise hors jeu des politiques. C’en est même l’une des leçons majeures : le court-circuitage de la représentation politique dès lors que l’on se persuade qu’une quelconque initiative du politique risquerait tant soit peu de contrecarrer les logiques accumulatives (consommer plus) auxquelles l’on est assujetti.

 

  1. Ici se pose la question de la stratégie jusqu’ici suivie par ce que l’on peut appeler, d’une façon très large, le mouvement national martiniquais. Dépourvu de toute approche sur la nature profonde de la civilisation occidentale qui aujourd’hui régit et ravage la terre entière, pas plus que sur les modalités particulières de son ancrage en Martinique à travers le lien de dépendance avec la France, il en est réduit, en guise de programme, à ressasser des lieux communs sur le dit « développement durable » et à reprendre par ailleurs à son compte tous les principes et tous les corollaires de cette civilisation assortis d’une simple et misérable revendication de « responsabilité », autrement dit à la possibilité d’une mise en œuvre autochtone de ses aboutissants. Aucun des autels dressés dans les têtes par cette civilisation n’est reconsidéré dans ses principes : ni le sacro-saint Progrès, ni le sacro-saint Développement, ni la sacro-sainte Croissance économique, ni la sainte Science, ni la bienfaisante Technique, ni la sainte Ecole, ni la sainte Démocratie, ni les trois fois saints Droits de l’Homme etc…

 

        Rien d’étonnant dès lors, si cette absence de vision, ou plus exactement cet aval donné au mode d’existence occidental, allez ! le plaisir tant pris à s’y vautrer, plutôt qu’à des ensemencements, plutôt qu’à des frayements, plutôt qu’à des cheminements épanouissants, ne donnent cours qu’à des surenchères et à des jeux politiciens. Si le désastre du 10 janvier pouvait être la chance d’une mise à plat et d’une mise au net, il serait à n’en pas douter salutaire. Maintenant que nous avons touché le fond, nous ne pouvons que remonter. Et puis, pèd pou pèd… 

  1. Pour autant, il serait fou de croire qu’une simple élucidation des données de la civilisation occidentale suffirait à elle seule à en écarter les Martiniquais : plus probable l’hypothèse selon laquelle nous irons jusqu’au terme de notre assujettissement.

    Mais plus déraisonnable encore serait de croire à la longévité de cette civilisation à l’horizon de laquelle se profilent maintes et maintes crises funestes. Or l’on fait « comme si ».

    Illusion trop répandue la conviction que seule l’appartenance à cette civilisation permet de « vivre bien », ce qui constitue une claire dénégation du fait qu’en réalité c’est elle qui, dans son extension, met en péril notre existence même, le simple fait d’être là.

    L’une des croyances les plus néfastes à nous léguée par le mode de pensée moderne, c’est l’idée selon laquelle « ce sont les hommes qui font l’histoire ». Le temps approche du rétablissement d’une enchantante idée qui conçoit plutôt, qu’en final de compte, les hommes  répondent à ce qui leur advient. Nous sommes les répondeurs, là est le fondement. A le dire il n’y a pas l’ombre d’un fatalisme, bien au contraire la nécessaire dissipation d’un lourd mirage. Et dans ce qui advient, le pire n’arrive jamais que par dérèglement, non par méprise ou par surprise : précédé forcément de mille annonces. S’ y préparer est expression d’une haute vertu. 

     


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