Henri Guaino vs. Harry Roselmack : un clash révélateur des tensions françaises ?

Henri Guaino vs. Harry Roselmack : un clash révélateur des tensions françaises ?

LE PLUS. Lundi, sur le plateau du Grand journal, un vif échange a opposé Harry Roselmack à Henri Guaino au sujet du discours de Dakar. Un échange qui dit le malaise de certains hommes politiques français.

Par Bruno Roger-Petit Chroniqueur politique

La surprise est de taille. Lundi, habituellement somnolent devant le Grand journal de Canal Plus, le téléspectateur CSP+ bobo moyen a pu assister à la révolte d'un journaliste que l'on croyait depuis longtemps endormi par l'émolliente machine à consensus mou qu'est TF1. Harry Roselmack, puisque c'est lui dont il s'agit, est subitement sorti de son rôle d’icône pour ménagères et est parti à l'assaut d'Henri Guaino, le seul conseiller du président de la république autoriser à coloniser plateaux et studios audiovisuels.

 

Henri Guaino lors d'une réunion au ministère de l'environnement le 7 juillet 2010 (J. DEMARTHON/AFP)

 Henri Guaino lors d'une réunion au ministère de l'environnement le 7 juillet 2010 (J. DEMARTHON/AFP)

Le moment fut étonnant. On campe le décor et les acteurs. Henri Guaino était venu vanter les vertus de la candidature Chevènement (grosse ficelle...) sous le regard placide de crocodile de Denisot et sous le feu des vraies-fausses questions dérangeantes de l'un de ceux qui pratiquent le cumul des mandats audiovisuels au nom du pluralisme de la diversité des expressions de sa seule personne, Jean-Michel Apathie.

Tout cela se passait comme à l'ordinaire sur le plateau du Grand journal, entre gens de pouvoir et du même monde politico-médiatique, spectacle quotidien de nature à entretenir les affreux soupçons de connivence des uns avec les autres (mea culpa : l'auteur de ces lignes n'auraient pas du relire lundi soir quelques pages du livre de Mélenchon, "Qu'ils s'en aillent tous", car il a le sentiment d'en subir encore les influences en rédigeant ce billet matinal).

Le discours de Dakar renié ?

Là-dessus, alors que Guaino nous expliquait qu'il n'avait rien renié de ses convictions en passant du souverainisme des Seguin, Pasqua et Chevènement au Sarkozisme le plus germanisé dans l'Europe d'aujourd'hui, Roselmack lui demanda, d'une petite voix polie s'il reniait le discours de Dakar. Pour ceux qui ont la mémoire courte, rappelons que dans ce discours prononcé en 2007 par Nicolas Sarkozy (qui en l'espèce jouait une fois de plus les magnétophones de Guaino), "l'homme africain" y était présenté comme n'étant "jamais entré dans l'histoire".

Le débat changea alors de nature. Guaino tenta de se défendre, revendiqua une phrase d'Aimé Césaire, Roselmack lui jeta Hegel et son "état de nature" à la figure, le ton monta, Guaino se défendit d'être hégélien (sic) et, coincé par son interlocuteur, invoqua in fine des Africains qui l'avaient remercié d'avoir fait dire à Sarkozy "tout haut ce qu'ils pensaient tout bas" (la formule n'est pas de Hegel).

A voir à partir de 13.03' :

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Cette petite séquence est riche d'enseignements. D'abord parce qu'il est consternant de voir que la plume présidentielle venir à la télévision se revendiquer comme le seul auteur d'un discours fondateur. Si l'on veut bien s'y arrêter un instant et de demander quelle aurait été la réaction d'un de Gaulle ou d'un Mitterrand à ce genre de comportement, on aura une petite idée de ce qu'est la déliquescence de la Ve République et de la fonction présidentielle depuis quelques années.

Une leçon à tirer

En second lieu, il est intéressant de voir combien il est difficile pour un acteur public d'être confronté à une victime de l'un de ses discours. C'est en cela que l'intervention de Roselmack est passionnante, pour ce qu'elle dit des temps que nous vivons.

Car nous n'avons pas assister à la réaction du Roselmack bien sous tous rapports, poli et consensuel qui exerce la profession de journaliste à TF1, non, c'est bien plus que cela. Nous avons vu la réaction du citoyen Roselmack : un citoyen dépositaire d'une partie de l'histoire de France, héritier d'un passé, inscrit dans une lignée, un citoyen dont les ancêtres ne furent pas tous citoyens avant lui. Et ce citoyen là tenait à faire savoir à la plume du président, son inspirateur, son gourou que l'un de ses discours l'avait blessé, heurté au plus profond de lui-même pour ce que discours révélait des conceptions et de la vision du monde de son rédacteur et de son interprète. 

Voilà pourquoi, au-delà du "clash" et du "buzz" de l'instant chers aux internautes, ce moment de télévision est important : parce qu'il place un responsable public, représentant le président de la République, face à sa responsabilité directe, parce qu'il permet de constater ce que cela provoque que d'être stigmatisé, nié, humilié par ceux qui vous gouvernent.

S'il faut en tirer une leçon, c'est que cet épisode démontre que l'élection présidentielle ne se jouera pas sur la seule situation économique, mais sur la représentation de la France qu'incarnera celui ou celle qui sera l'élu(e) de 2012. Et de ce point de vue, l'échange entre Roselmack et Guaino est l'illustration que pour beaucoup de Français, quelque chose a besoin de changer, et pas seulement pour cause de crise économique.

Comme il est dit dans la chanson de Barbara : "Regarde, quelque chose a changé, l'air semble plus léger..."  En attendant, il faudra sans doute assister, tout au long de la campagne qui s'ouvre, à d'autres échanges du type Gde celui-ci, révélateurs des tensions françaises d'aujourd'hui.

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