Marie NDiaye : ''Je ne suis pas la porte-parole de quoi que ce soit''

Marie NDiaye : "Je ne suis pas la porte-parole de quoi que ce soit"

Dans un chat sur LeMonde.fr, Marie NDiaye, Prix Goncourt 2009 pour "Trois femmes puissantes", dit trouver l'atmosphère en ce moment en France "à la fois dépressive et brutale".

Atlantic : Quel regard portez-vous sur les jeunes auteurs français ? Lesquels vous semblent intéressant ou à suivre ?

Je m'intéresse beaucoup à tout ce qui se produit actuellement, je m'intéresse à ce que les autres auteurs écrivent en même temps que moi. J'aime tout particulièrement Laurent Mauvignier, Jean-Philippe Toussaint, Véronique Ovaldé, Régis Jauffret, Mathias Enard

Bacchus : Sans le vouloir, beaucoup de Sénégalais et d'Africains s'identifient maintenant plus que jamais à vous. Est-ce qu'on peut dire de ce point de vue que le Goncourt vous a réconciliée avec la deuxième partie de vous-même, c'est-à-dire vos origines sénégalaises ?

Je n'avais pas besoin d'être réconciliée avec cette origine-là, car je n'ai jamais été fâchée avec elle. Ça me fait très plaisir que des Sénégalais puissent s'identifier à mon parcours, même s'il ne me semble pas représentatif de quoi que ce soit. 

Jean C. : Considérez-vous que le fait d'avoir été remarquée si jeune par Jérôme Lindon a eu une influence décisive sur votre carrière ?

Certainement. En tout cas, cette reconnaissance dont m'a fait profiter Jérôme Lindon m'a donné une grande confiance en mes capacités à devenir écrivain. Je n'en avais jamais douté, mais elle m'a confortée. 

Jeancharl : Que pensez-vous du débat sur l'identité nationale ?

Mon problème est que je suis arrivée en France lundi dernier, j'avais passé deux semaines loin de l'Europe, et je n'ai pas pu suivre assez précisément tout ce qui s'est dit autour de ce débat pour me sentir maintenant en mesure d'y apporter une contribution quelconque. C'est un peu tôt encore en ce qui me concerne. 

LETRIER : Je voudrais savoir pourquoi Marie NDiaye est partie s'installer en Allemagne...

Entre autres, et pour simplifier, l'atmosphère qui règne en France depuis deux ans me donne envie de m'en tenir éloignée pour le moment. Je trouve cette atmosphère à la fois dépressive et brutale. Je me sens beaucoup mieux en Allemagne, actuellement. 

Miirtin : Quel est d'après vous le rôle d'un écrivain dans une société ? Et plus spécifiquement, quelles sont ses responsabilités ? 

Personnellement, je ne me vois pas, en tant qu'écrivain, de responsabilités particulières. Je ne suis pas le porte-parole de quoi que ce soit. 
Je n'ai pas plus de responsabilités que n'importe quel autre citoyen, et pas moins non plus. 

Harraps : Avec Trois femmes puissantes, vous avez signé un livre plus "grand public" que les précédents. Est-ce un tournant dans votre écriture ?

Oui, d'une certaine manière. J'essaie maintenant de trouver un équilibre entre le plaisir légitime que le lecteur attend d'un livre et une exigence littéraire, esthétique, sans laquelle l'écriture me paraît dénuée d'intérêt. 

Melajara : De nos jours, il semble que ce soit aux lisières de la francophonie que s'élabore le français le plus pur, car le cœur est pourri. Qu'en pensez-vous ?

Ces notions de français pur ou de français pourri me sont absolument étrangères. Je ne pense pas qu'il y ait de langue pure. Il y a la langue que chaque écrivain essaie de se créer. Je me méfie en tout cas de la pureté en général. 

Jeancharl : Dans quelle mesure votre dernier roman est-il autobiographique ?

Dans une mesure très restreinte, très factuelle. Le seul élément autobiographique évident est la présence d'un père vivant en Afrique, c'est tout. 

Jean C. : Considérez-vous que le comique ait une place et une fonction importantes dans votre œuvre ?

Oui. Plus précisément, un comique lié à l'ironie, surtout à l'ironie des situations. 

Anne : Si vous aviez à citer le nom d'un auteur qui a joué un rôle important dans votre rapport à la littérature, quel serait-il ?

Joyce Carol Oates, auteure américaine encore bien vivante. 

Anne : Pensez-vous que le prix Goncourt marquera une inflexion, une rupture dans votre carrière ? Si oui, à quel niveau ?

Non, je ne le pense pas. Je ne vois pas de quelle nature pourrait être une telle rupture. Je ne le pense ni ne le souhaite. 

Harraps : Pourquoi avez-vous quitté Minuit ?

Parce que, après vingt ans dans cette maison, que j'aime encore, il m'a semblé que le moment était venu d'en changer. Pour d'autres raisons aussi, plus privées, que je ne peux pas évoquer ici. 

Olive : Je suis curieux de savoir si vous avez des habitudes "indispensables" pour écrire ?

Aucune. Je n'ai aucun rite, je peux écrire à peu près n'importe où, n'importe quand. J'ai besoin de très peu de choses : un peu de silence, sans qu'il soit nécessaire qu'il soit absolu, et deux heures devant moi. C'est à peu près tout. 

Jeancharl : Quels conseils donneriez-vous à un jeune écrivain ?

Le seul conseil que je peux donner, c'est qu'il faut lire et lire et ne jamais cesser de lire. 

Ndiaye : Connaissez-vous très bien le Sénégal ? Parlez-vous le wolof ? Comptez-vous faire quelque chose pour le Sénégal ?

Je connais très peu le Sénégal. Je n'y suis allée qu'une fois il y a plus de vingt ans de cela. Et je n'y ai séjourné que deux semaines. 

Pauline : Bonjour Marie. J'ai commencé à lire Trois femmes puissantes, mais je me suis arrêtée à la fin du premier récit ; il m'a tellement bouleversée que je n'arrive pas à poursuivre : je n'arrive pas à "voir" la puissance de cette femme, je vois plutôt la force de la filiation, du pardon (du père par la fille, qui renie d'une certaine façon ses propres valeurs, celles de sa mère), la puissance de l'"appel de l'Afrique". Ai-je mal lu, mal compris ? Quoi qu'il en soit, j'ai ressenti la puissance de l'écriture !

Si cette femme est puissante, c'est peut-être parce qu'elle renonce à lutter contre son père. Elle se rend compte que le combat et la rancœur sont une autre forme de dépendance. Elle reste au Sénégal pour défendre son frère contre son père. Mais sans plus éprouver de haine ou de rancune. C'est là qu'est sa force. 

Pilou : Parlez-vous allemand ? Qu'aimez-vous en Allemagne, à Berlin ? Quels quartiers vous inspirent ?

Je parle de mieux en mieux l'allemand, que j'ai commencé à apprendre il y a deux ans seulement. Je n'avais jamais fait d'allemand à l'école. J'aime énormément apprendre cette langue. La vie à Berlin est extrêmement douce et stimulante. Je vis à l'ouest, à l'extrême ouest même, mais Kreuzberg est le quartier que je préfère. 

Clem : Nombre d'écrivains français (Houellebecq, par exemple) choisissent, comme vous, de s'exiler pour écrire. Inversement, beaucoup d'auteurs anglo-saxons posent leurs valises en France pour écrire. Est-ce que, dans l'exil, c'est le changement de repères ou l'isolement qui vous semblent le plus propice à l'écriture ? ou bien, est-ce que cela n'a rien à voir ?

Le changement de repères me paraît très inspirateur. Dans une situation où l'exil est choisi, donc luxueux, le sentiment d'être étrangère là où je vis est très enrichissant. Il oblige à porter un regard plus aigu sur les choses. D'une manière générale, l'exil renouvelle les sources d'inspiration. 

Pilou : Pourriez-vous imaginer un roman ayant lieu en Allemagne ?

Oui. J'y pense de plus en plus. La question que je me pose et qui n'est pas encore résolue consiste à savoir si je dois mettre en scène des personnages étrangers vivant en Allemagne ou des Allemands. 

Miirtin : Vous avez écrit deux romans "jeunesse", publiés à l'Ecole des Loisirs. Le passage à la littérature jeunesse vous a-t-il paru difficile ? enrichissant ?

Difficile, non. Au contraire, extrêmement agréable. C'est un travail que je trouve plus léger. Et certainement, oui, enrichissant. Entre deux romans "pour adultes", c'est une sorte de respiration, de pause, c'est un travail sans être un travail. 

Mehdi_C : Acceptez-vous l'idée que les médias vous renvoient systématiquement à vos origines ?

Autrefois, c'est quelque chose qui me gênait beaucoup. Il me semblait que je devais chaque fois préciser ce qu'il en est exactement. Aujourd'hui, j'y renonce. Cela ne me semble plus aussi grave. Je m'y suis résignée, même si cela me semble inapproprié. 

Dogbouq : Diriez-vous que vous partagez le regard de Leonora Miano sur l'Afrique : un constat assez dur du présent, mais une lueur d'espoir dans la création d'une nouvelle identité "libérée" des chaînes du passé ou des dépendances de la haine, et à la fois réconciliée avec ses traditions ?

Je ne sais pas. Je ne connais pas assez bien l'Afrique pour émettre une hypothèse avertie ou originale à son sujet. 

Clem : Quel est votre rapport avec le Net ? Est-ce que vous pensez que le Net est un média comme les autres, où l'on peut puiser son inspiration, rencontrer l'autre ? ou êtes-vous 100 % dans le réel et la littérature "papier" ?

Je suis, comme vous dites, 100 % dans le réel et la littérature papier. Je n'utilise Internet que d'une manière très pratique, pour obtenir rapidement certaines informations ou certains articles de consommation. Rien de plus. 

Anne : Que se passe-t-il entre un roman et le suivant ?

En général, je laisse s'écouler une bonne année entre deux romans, une année que je passe à réfléchir au livre que je vais écrire, à prendre des notes, mais surtout à lire. 

Alibre72 : Vous diriez-vous féministe ?

Oui. Il me semble que tous les hommes et toutes les femmes devraient être pour l'émancipation des femmes, que ce n'est pas une question qui concerne uniquement les femmes, mais le genre humain. 

Sissi : Quel(s) est (sont) votre (vos) livre(s) de chevet ?

A part ceux de Joyce Carol Oates, il y a Lumière d'août de Faulkner, Au-dessous du volcan de Lowry, et Les Géorgiques de Claude Simon

Mehdi_C : Pensez-vous que les mots peuvent venir à bout des préjugés ?

Je pense qu'ils peuvent y contribuer, oui. Les mots et l'enseignement. 

Harraps : Avez-vous le sentiment d'en avoir "fini" avec l'Afrique, depuis la fin de ce texte, ou y reviendrez-vous dans d'autres romans ?

Non, au contraire, j'ai le sentiment de ne faire que commencer avec l'Afrique comme territoire romanesque.

Luckyluc : La France sous Sarkozy, ça ressemble à quoi vu de Berlin ?

A quelque chose de profondément dépressif, triste. Je n'ai pas du tout envie de revenir dans cette France-là. 

Barnes : C'est amusant, Obama (lui aussi élevé par sa mère) est considéré comme un vrai Américain, on n'évoque que rarement ses origines kényanes aux USA, alors que dans votre cas il semblerait que cela soit différent. Pensez-vous que cela soit une spécificité française de toujours cataloguer quelqu'un selon ses origines ? En Allemagne, êtes-vous considérée comme française ?

En Allemagne, oui, je suis considérée comme française. Il me semble que, aux Etats-Unis, lorsqu'on évoque le père africain d'Obama, c'est en général contre ce dernier, c'est souvent agressif, ou en tout cas une manifestation de défiance. En France, lorsqu'on évoque mon père africain, c'est plutôt avec intérêt et curiosité. Il me semble, en tout cas ; même si, dans mon cas, cette insistance est incongrue car j'ai si peu à voir en réalité avec l'Afrique. 

Sissi : A quelle France rêvez-vous ?

Sans rêver, on peut simplement demander une certaine moralité, comme c'est le cas, me semble-t-il, en Allemagne. 

PatriciaC : Pensez-vous à nouveau écrire pour le théâtre ?

Oui. Je suis d'ailleurs en train d'écrire une pièce qui devrait être jouée au théâtre de la Colline dans un an.

Pele : Avez-vous le sentiment d'appartenir à une génération particulière, en littérature ?

Non. 

Franz35 : Avez-vous du succès en Allemagne ?

Non. Jusqu'à présent, le cercle de mes lecteurs est assez réduit. 

Pardaillan : Que vous évoque la mort de ce vieux sage qu'était Lévi-Strauss ?

La lecture de Tristes tropiques a beaucoup compté pour moi il y a une vingtaine d'années. 

Pilou : Comment vivez-vous votre soudaine médiatisation ?

Dans la mesure où je sais qu'elle va prendre fin, en tout cas de manière visible pour moi, dès que je serai rentrée à Berlin, je la supporte avec le sourire. Autrement, ce serait vraiment difficile.

Christine Rousseau

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