Edouard Glissant, homme de génie, Nèg’Marron de l’insoumission poétique et politique.

Edouard Glissant, homme de génie, Nèg’Marron de l’insoumission poétique et politique.

L’inventeur du concept du Tout-monde décédé ce jeudi laisse un héritage riche, exigeant et généreux. A lire et à enseigner, partout.

Depuis plus d’un demi-siècle, Edouard Glissant nous inspire, lui qui n’a cessé d’explorer l’indispensable dialectique entre politique et poétique. En 1956, il écrivait dans Soleil de la conscience : "Le poème offre au lecteur un espace qui satisfait son désir de bouger, d’aller hors de lui-même, de voyager par une terre nouvelle, où pourtant il ne se sentira pas étranger". En 2010, il a publié La terre, le feu, l’eau et les vents - une anthologie de la poésie du Tout-monde, éblouissant florilège dans lequel il avait réuni, de par les siècles et de par les géographies, des paroles essentielles parce qu’elles disent l’être dans ce que celui-ci a de plus prometteur : son humanité. Et, donc, une façon d’aborder aussi l’inhumanité, la barbarie.

Dans cette anthologie, cohabitent Toussaint Louverture, Victor Hugo, Robespierre, Socrate, Mahmoud Darwish, Aimé Césaire, Georges Brassens, Robespierre, Patrick Chamoiseau, Hâfez de Chirâz, Linton Kwesi Johnson, Pablo Neruda, Sapphô (la poétesse grecque de jadis), Sony Labou Tansi, Rutebeuf... En rassemblant des morceaux choisis de poèmes, déclarations, proverbes et dictons, mais aussi un chant d’Amérindiens ou une pétition d’ouvriers, Edouard Glissant met en lumière l’équivalente valeur de ces paroles. Il les libère de la hiérarchie imposée par l’ordre dominant occidental, que celle-ci touche à la supériorité supposée d’un philosophe des Lumières sur un griot africain, ou encore de l’écrit sur l’oral, etc. Parce que la mémoire collective doit être cultivée sans répit sous peine de voir le monstre se ranimer toujours davantage, il intègre également un extrait du Code noir.

Dans la préface du livre, il rappelle les vertus du concept qu’il a élaboré : celui du Tout-monde, jamais exclusif, mais inclusif, fédérateur, porteur à la fois d’une conscience aiguë et d’un désir de paix. "Le Tout-monde est à la fois le limon et la cendre, la libation et l’élévation, la terre et le feu, l’eau et l’air secret (…) La totalité du Tout-monde est ainsi la quantité réalisée de toutes les différences du monde, sans que la plus incertaine d’entre elle puisse en être distraite ».

Un jour, il a expliqué : "Aucun système ne peut vaincre le capitalisme, on gagnera sur celui-ci seulement si le monde en totalité change". En résonnance avec son cadet, Patrick Chamoiseau, il a répété, inlassablement, que c’est par l’imaginaire poétique que l’on peut changer le monde et donner à la politique sa dimension la plus magnanime.

Essai, roman, poésie, peu importe la forme, le fond exprime la même urgence. Un dénominateur commun, entre autre : la nécessaire critique du langage, de ses codes et de ses corsets, à l’instar, par exemple, d’assertions invérifiées et néanmoins utilisées pour nier au créole sa grandeur. Son concept de la créolisation va plus loin que celui de métissage, dans le sens où il porte l’idée de dynamique, de synergie. En effet, ce qui se fige devient enfermement.

Lors du concert de soutien à l’Humanité (le 1er février 2010, au Bataclan), il nous avait envoyé, de sa Martinique natale où des problèmes de santé l’avait retenu, un message de solidarité et avait appelé à s’abonner au journal. Lui, dont le génie poétique nous emporte vers des ailleurs impromptus, possédait en outre un étonnant sens du concret. « S’abonner à l’Huma, c’est un soutien concret », avait-il soufflé.

L’œuvre de Glissant est le long chant de sa vie, de sa quête. Il a su en faire un chœur aux voix innombrables, dans lequel, là encore, la notion de collectif est fondamentale. Edouard Glissant est un rassembleur, à l’exemple de cette multiplicité qu’il a convoquée dans La terre, le feu, l’eau et les vents - une anthologie de la poésie du Tout-mondeSes mots brûlots érigent des îlots de résistance. Appelons les pédagogues à enseigner son œuvre, dans les écoles et partout, en particulier dans les quartiers défavorisés. Lui, le Nèg’Marron de l’insoumission poétique et politique, délivre l’imaginaire de l’humanité entière.

 

Sélection bibliographique

 Ses dernières publications, chez Galaade :

La terre, le feu, l’eau et les vents - une anthologie de la poésie du Tout-monde (2010) ;

Avec Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent – l’identité nationale hors-la-loi ? (2007) ;

Avec Patrick Chamoiseau, L’intraitable beauté du monde – adresse à Barack Obama (2008) ;

Avec Ernest Breleur, Patrick Chamoiseau, etc., Manifeste pour les ‘produits’ de haute nécessité (2009)

Notre pensée émue et notre solidarité à Sylvie Glissant et toute la famille, à l’Institut du Tout-monde, à la maison d’édition Galaade.

Fara C.

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