Neg pa ka dirijé neg: Tant qu’il y aura des homme noirs…

 Neg pa ka dirijé neg: Tant qu’il y aura des homme noirs…  

Patricia Braflan-Trobo a encore frappé. L’an dernier, bien avant le mouvement social du 20 janvier, dans un ouvrage* qu’il faut aujourd’hui absolument relire, elle prédisait presque ce qui allait de passer en Guadeloupe, décryptait la nature des conflits sociaux et mettait le doigt sur la mutation du mouvement social qui s’est opérée sous nos yeux. Son denier ouvrage « Société post esclavagiste et management endogène » (L’Harmattan),peut être lu, et compris comme le deuxième tome d’une trilogie qu’elle construit livre après livre, afin nous permettre de mieux saisir notre réel et la nature des relations conflictuelles du monde du travail. Le Medef « Guadeloupe » gagnerait à se plonger dans la lecture, voire l’étude de cet ouvrage...

De l’homme à l’homme dit noir…


Patricia Braflan-TroboD’où vient ce récurrent et encore irrésolu « Nèg pé pa dirijé nèg » ? Quelles sont l’origine et les causes de cette défiance et de cette méfiance sur la capacité managériale des afro descendants et indo descendants au sein de nos organisations ? Ces deux questions importantes sont au coeur du deuxième ouvrage « Société post-esclavagiste et management endogène » de Patricia Braflan-Trobo. La chargée de mission au sein du Pôle Emploi de Guadeloupe, qui est aussi intervenante, chargée d’enseignement, en gestion des ressources humaines à l’Université Antilles Guyane, poursuit son travail d’analyse sur les relations sociales dans les organisations de Guadeloupe. Dans ce deuxième essai, Patricia Braflan-Trobo nous propose de nous saisir d’une grille de lecture historiographique pour comprendre les regards et les comportements sociaux à l’intérieur du monde du travail en Guadeloupe. De la société de plantation esclavagiste et coloniale jusqu’aux organisations actuelles, l’auteure nous permet de caractériser et de nommer quelques maux de la complexe construction humaine et sociale des Antilles françaises, d’une manière générale, et de la Guadeloupe en particulier.

Alors que la Guadeloupe vient de vivre 44 jours d’une crise sociale sans précédent, la réflexion de Patricia Braflan-Trobo tombe à propos et éclaire plus encore ce que les leaders du LKP dénonçaient avec force lors du premier jour des négociations, au CWTC en janvier 2009. Des rapports sociaux encore marqués par l’ordre de la plantation. Des rapports sous-tendus par les regards « racisants » et préjugés racistes des différents acteurs sociaux de l’entreprise. A l’instar des nombreux chercheurs africains dans « Histoire générale de l’Afrique » publiée par l’UNESCO1, Patricia Braflan-Trobo nous amène à comprendre comment l’ « œuvre » esclavagiste et coloniale occidentale a construit et fabriqué l’infériorité de l’homme noir. Ce sont 4 siècles d’infériorisation et de réification de l’homme dit noir qui sont ainsi analysés par l’essayiste guadeloupéenne afin de donner de nouvelles clés pour aborder notre histoire plus sereinement. Patricia Braflan-Trobo démontre en fait sur ce champ des relations sociales que c’est la négation séculaire de l’humanité de l’homme noir qui atteste aujourd’hui encore de l’incapacité collective à considérer ce dernier comme « ressources ». Le Bien meuble ressemble plutôt à un Mal immobile…

De l’homme noir à l’homme ?


Le « nèg pé pa dirijé nèg » qui résume le déni d’humanité et de modernité de l’homme dit noir représente l'un de ces indicateurs d’une société qui n’a jamais « révolutionné » dans le fond ses rapports sociaux. C’est à notre sens la démonstration que fait Patricia Braflan-Trobo dans cet essai.

Comme dans son premier opus « Conflits sociaux en Guadeloupe Histoire, identité et culture dans les grèves en Guadeloupe » l’auteur développe un véritable plaidoyer pour la prise en compte du « culturel » dans les rapports sociaux. Ces fameuses « mès é labitid » qui devraient, selon Patricia Braflan-Trobo, constituer la base d’analyse des grilles de lecture de tout manager en ressources humaines dans les entreprises de Guadeloupe. Ce que certains appelleraient aujourd’hui dans les sociétés occidentales la gestion de la diversité. Sauf que dans nos entreprises ce n’est pas la diversité seule qui n’est pas prise en compte, c’est la culture « majoritaire » qui est minorée pour ne pas dire stigmatisée, selon nous… L’invalidation permanente des compétences des Guadeloupéens d’origine africaine ou indienne aux postes de responsabilités est le fruit d’une histoire largement partagée par les classes dirigeantes et les classes populaires.

Du management interculturel au management endogène, c’est en même temps un diagnostic et un pronostic qui sont posés- et un vrai parti pris- par l’experte en ressources humaines. Parce que selon Patricia Trobo-Braflan, les théories de management occidentales ne peuvent pas répondre aux problématiques de nos entreprises dont l’histoire sociale amalgame ou fusionne souvent les problèmes de race et de classe. C’est de notre point de vue un regard lucide de l'auteur sur nos organisations qui n’ont pas encore entrepris pleinement leur transformation et aggiornamento culturels. Une nouvelle approche culturelle qui n’est pas sans rappeler les théories de Jérôme Bruner 2 sur la dimension socioculturelle de l’apprentissage.

Homme et manager


Le « management endogène », qui ne manquera pas d’alimenter la polémique par les différentes interprétations qu’on pourra en faire, est en fait la promotion de l’Homme guadeloupéen et de la reconnaissance de sa valeur humaine. Ce livre a été conçu pour être un outil d’induction pour tous les hommes qui se destinent à gérer d’autres hommes dans les entreprises guadeloupéennes. Si Patricia Braflan-Trobo nous invite à une grande leçon de dé-construction et d’édification d’un monde du travail rénové et moderne, elle n’échappera pas aux critiques de ceux qui ne voudront entendre par « management endogène » qu’un nouveau paradigme « racialiste ». A tous ceux là, on pourra rétorquer que promouvoir l’égalité et la justice sociales se fera toujours au détriment des classes dirigeantes qui s’accommodent et encouragent le statu quo et les logiques de reproduction. Mais certains se sont tellement habitués à reprendre à leur compte la parole des maîtres…


Michel Sahaï


* Editions l’Harmattan
, mars 2009, 299 pages

1Histoire générale de l’Afrique - Tome 5 ; L’Afrique du XVIe au XVIIIe siècle sous la direction du professeur B.A Bogot (Kenya) 1998, UNESCO / Edicef / Présence Africaine

2Jérôme Bruner : Car la culture donne forme à l’esprit, De la révolution cognitive à la psychologie culturelle, Eshel, Paris, 1990.
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