Livre : NOIR EN BLEU Le football est-il raciste ?

Livre : Le football est-il raciste ?

Avec "Noirs en bleu, le football est-il raciste ?" deux journalistes reviennent sur la place réservée aux Noirs surreprésentés sur le terrain mais absents des grandes instances.
par Maïté Koda

 

© Anne Carrière - 16.4 ko
© Anne Carrière
 
Nous sommes en 2006, en pleine coupe du Monde. Dans les colonnes du Figaro, Eric Zemmour déplore le nombre de joueurs noirs chez les Bleus et qualifie le match Togo-France de « seul derby africain de la coupe du monde », oubliant l’origine antillaise d’un grand nombre de Bleus. Pour le journaliste, les joueurs de football sont trop différents de leurs supporters :« Qu’ils soient tous noirs n’est en rien déterminant mais ne fait qu’ajouter encore un peu plus à l’étrangeté de cette équipe ».

Le philosophe Alain Fikielkraut avait déjà évoqué une équipe de France « black-black-black » qui « fait ricaner toute l’Europe » et le socialiste George Frêche n’allait pas tarder à surenchérir sur le même thème. Si certaines de ces sorties ont déclenché des polémiques, aucune n’a entraîné de véritable sanction ni de mise au banc pour leurs auteurs

L’utopie du « Black-Blanc-Beur »
Pourtant, 1998 ne semble pas si loin. La France était alors championne du monde, et on ne tarissait pas d’éloges sur cette équipe Black-Blanc-Beur, un symbole d’une France de la diversité, unie et victorieuse. Dix ans plus tard on en est où ? Pas bien loin. Au terme de neuf mois d’enquête, les journalistes Jean-Yves Guérin (Le Figaro) et Laurent Jaoui (France 2), auteurs de « Noirs en bleu, le football est-il raciste » nous le démontrent.

Préfacé par Lilian Thuram et postfacé par Marius Trésor, le livre revient sur la place des Noirs dans l’équipe de France. Les auteurs nous parlent enfin de ces Français, antillais ou d’origine africaine que l’on retrouve en grand nombre revêtus du maillot bleu. La composition de l’équipe de France intrigue en Europe. Les auteurs ont donc tenté une comparaison avec l’Angleterre, autre puissance coloniale, qui ne comporte pas autant de joueurs de couleurs dans les rangs de son équipe nationale. Le couperet tombe : « Si en Grande-Bretagne, les joueurs issus des minorités (Inde Pakistan, pays africains anglophones) ne s’imposent pas dans le football, c’est aussi parce qu’ils ont réussi à se faire une place ailleurs dans la société L’ascenseur social fonctionne, il n’oublie personne » écrivent les auteurs.

 
Lilian Thuram © RFO - 13 ko
Lilian Thuram © RFO

Les témoignages des footballeurs Lilian Thuram, Florent Malouda, Christian Karembeu, du président de l’OM Pape Diouf, ; mais aussi de Gaston Kelman auteur du célèbre « Je suis noir et je n’aime pas le manioc », et de Claude Boli docteur en histoire, frère de Basile et de Roger illustrent l’enquête des journalises.
Témoins d’actes et de réflexions racistes de la part d’autres joueurs, et parfois même de dirigeants, chacun livre anecdotes, et analyses de la situation.

Des sanctions dérisoires
Ainsi, les auteurs reviennent sur les mots de Luis Aragones, sélectionneur espagnol assénant un élégant « Je chie sur ta putain de mère, Noir de merde » à l’encontre de Thierry Henry. Une insulte qui ne sera suivie d’aucune sanction, si ce n’est une simple amende de 3 000 euros. Une bagatelle pour un homme qui en gagne plus de 200 000 par an. Les clubs dont les supporters insultent les joueurs noirs se retrouvent aussi à payer des amendes, minimes au regard de leurs moyens.

Ce que regrette Carine Bloch, vice présidente de la Licra « On a bien vu que ça ne marchait pas. Les joueurs gagnent beaucoup, les clubs brassent des sommes considérables. On toucherait aux droits télé ce serait autre chose mais là... »
Il y aurait-il un manque de volonté à éradiquer ce racisme si présent dans les stades, via les attaques des supporters, des joueurs ou des dirigeants ? Comme le souligne Lilian Thuram, l’absence de Noirs dans la commission chargée de sanctionner les manifestations de racisme explique peut-être la légèreté des sanctions.

Les Noirs cantonnés au terrain
Les deux auteurs s’intéressent ensuite aux autres postes du milieu footballistique. Entraîneurs, arbitres, agents... Et là surprise. Alors que les peux bronzées sont légion sur le terrain, ailleurs... plus personne. On dénombre quarante clubs professionnels en France. Seul un, celui de Valenciennes est entraîné par un Noir, Antoine Koumbouaré. « Le second depuis l’après-guerre, juste après Jean Tigana ».

Jean-Yves Guérin et Laurent Jaoui rappellent les propos de ce même Tigana, alors qu’il revenait sur le rejet de sa candidature au poste de sélectionneur national : « M. Simonet (...) a dit à une personne très importante dans le football français, que je connais depuis trente ans « Maintenant il y a trop de Noirs en équipe de France, on ne peut pas en plus mettre un sélectionneur noir ». Les propos de Tigana ont suscité un tollé, d’aucuns préférant mettre en avant ses soucis judiciaires que sa couleur de peau pour expliquer cette mise à l’écart. Pape Diouf seul président noir de club en Europe, « anomalie sympathique » comme il le dit lui-même, défendra la position de l’ancien entraîneur monégasque.

Pape Diouf, seul président Noir d’un club européen © OM/Meryl Diffusion. - 6.5 ko
Pape Diouf, seul président Noir d’un club européen © OM/Meryl Diffusion.
 

Le milieu de l’arbitrage semble également imperméable à la couleur. Entre la ligue 1 et la CFA2 on dénombre 169 arbitres, mais pas un seul Noir. Même constat, ou presque, chez les agents de joueurs. Parmi les explications qui fleurissent pour justifier cette absence de représentation chez ces businessmen, Bernard Lama tient la sienne : « La plupart des jeunes dont vous me parlez en équipe de France n’ont pas fait d’études. Ils se sont arrêtés au mieux en troisième. La première barrière, c’est le parcours scolaire ».

Quelques notes positives, voire surprenantes, émanent pourtant à la lecture de ce bouquin. On apprend ainsi que Lilian Thuram a été approché pour siéger au Conseil fédéral de la fédération. Et que pour remédier à l’absence de Noirs dans les rangs des entraîneurs, Frédéric Thiriez, président de la Ligue de Football Professionnel est partisan la discrimination positive.

Entre anecdotes célèbres et révélations, le livre n’a pas la prétention d’apporter une seule explication à la discrimination inhérente à la société française. En revanche, en mettant en lumière une évidence jamais abordée, en y ajoutant les interventions des uns et l’aveuglement des autres, les auteurs ont au moins le mérite de porter le débat au grand jour.

«  Noirs en Bleu, le football est-il raciste ? » , de Jean-Yves Guérin et Laurent Jaoui, éd. Anne Carrière, Paris, 2008.

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