Haiti. Où sont donc ces millions que la communauté internationale se targue d’avoir levés pour Haïti ?

Haiti. Où sont donc ces millions que la communauté internationale se targue d’avoir levés pour Haïti ?

Port-au-Prince. Mercredi 12 janvier 2011. CCN. Florabelle Spielmann est une ethnomusicologue franco-trinidadienne. Elle travaille depuis plusieurs années sur le carnaval de Trinidad. Dans le cadre de ses recherches, elle s'est intéressée à un répertoire de chants, les calindas qui accompagnent les combats de bâtons à Trinidad. Après avoir recueilli plus d'une vingtaine de calindas dans différents villages de Trinidad-et-Tobago, Florabelle Spielmann a établi la systématique musicale sous-jacente à ce répertoire et montré comment ces chants accompagnent la construction d'une conscience collective. Aujourd’hui, ces chants et ces combats de bâtons s'affirment comme le vecteur d'une identité culturelle singulière tout en s'inscrivant dans une histoire commune à la région nord-américaine, caribéenne et brésilienne. Au mois d'octobre dernier Florabelle Spielmann (FS) était en Haïti. Une année après le terrible « Goudougoudou » du 12 janvier 2010, voici pour CCN, son témoignage.

CCN. Quand on débarque en Haïti, quelle est l'impression générale ?

FS. Je me suis rendue en Haïti à deux reprises dans le cadre du tournage d’un film réalisé par Philippe Mugerin sur la reconstruction du pays (coproduction BCI/BCA/France Télévision). J’étais basée à Léogâne, ville épicentre du séisme. En Haïti, rare sont ceux qui emploient le mot « séisme ». Ce mouvement du terrestre est appelé « événement » ou « catastrophe », sinon par sa date « le 12 janvier ». Mais plus encore, c’est le bruit des secousses sismiques qui a profondément marqué les esprits : « goudougoudou, ça faisait goudougoudou ».

A Léogâne, Goudougoudou a laissé dans son sillage une ville meurtrie, un patrimoine architectural devenu immatériel, une organisation du social entièrement déstructurée. La place Anacona, n’est plus que ruines et l’église Sainte-Rose, un vestige. Edifices et maisons sont tombés à près de 80% tandis que l’ensemble des infrastructures électriques de la ville a été endommagé. 

Dans le paysage de cette ville rurale, dont une part importante de l’économie repose sur la pêche et l’agriculture, le social se structure aujourd’hui autour des camps de sinistrés où chaque jour la vie triomphe de conditions d’existence insoutenables. Un réel qui prend à la gorge et qui dérange. La misère coûte-elle aussi chère à entretenir ? Où sont donc ces millions que la communauté internationale se targue d’avoir levés pour Haïti ? Les questions se bousculent et se mêlent à un sentiment de révolte et d’impuissance.

Avez-vous eu le sentiment d'une volonté de réorganisation, de reconstruction ? 

F.S. Oui, et j’insiste sur ce point. Alors que de nombreux médias ne montrent que la misère et l’étendue de ce qu’il reste à faire, peu soulignent le travail déjà effectué et celui en train de se faire. Entre mes deux séjours espacés d’environ un mois, j’ai perçu une avancée considérable à Léogâne. La reconstruction est à l’œuvre. Cette reconstruction se fait sans tracteurs ni pelleteuses. Et à cela s’ajoute une défaillance des institutions politiques. Mais les hommes sont au combat. Des hommes déblaient à la main, à l’aide de voitures à bras et de brouettes. Des chantiers prolifèrent. Une réflexion est menée quant aux normes parasismiques. De nouvelles maisons se construisent… la ville est en pleine mutation tant sur le plan architectural que sur le plan social.

CCN. Les Haïtiens vous ont-ils parus découragés? 

F.S. Non, absolument pas. Et c’est là une leçon du peuple Haïtien. Ils sont debouts et combattent fièrement. M. Gilles, vice-président du camp de sinistrés Imol à Léogâne m’a dit « ceux qui vivent sont ceux qui luttent ».

CCN. Vos photos montrent parfois des gens trés actifs....

FS. C’est là un reflet de la réalité. Tout moun ap travay ! Les enfants, les adultes, les personnes âgées… tous sont actifs quant à leur devenir. Les hommes sont en mouvement permanent. Une incroyable énergie se dégage de ce pays.

CCN. Il y a aussi beaucoup de regards, dans vos photos, pourquoi ?

FS. A,travers ces regards, il s’agit de proposer un autre regard sur ce pays. Ce pays n’est pas maudit, c’est le regard que l’on porte sur lui qui l‘est le plus souvent. Il s’agit ici de déconstruire cette image en montrant, par-delà les stigmates du séisme, la beauté du peuple Haïtien.

CCN. Sous la tente, il y a quand même une expression musicale, du hip hop, du free style et singulièrement pas du konpa...


FS. Des talents insoupçonnés se cachent sous les tentes où la créativité naît de la nécessité. Dans ces conditions précaires, l’expression passe par des chants religieux, des chants de travail, la poésie, le slam, le hip hop. Le konpa appartient à un autre espace. Celui des bars où des générateurs permettent d’alimenter des sono. Et là, le konpa est bel et bien présent ! En phase avec le réel, de nombreuses paroles de morceaux de konpa parlent de « goudougoudou ».

CCN. Le Zoe Kran Crew, c'est une expérience spontanée ?


F.S. Le Zoe Kran Crew est un collectif de rappeurs et de graffeurs. La vidéo présentée ici est une expérience spontanée, un free style improvisé. Douze minutes de créativité inouïe. Là encore, découvrons une autre facette d’Haïti.

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