Au coeur des gangs jamaicains

Au coeur des gangs jamaicains

La Jamaïque. Le reggae de Bob Marley, la fumette et le doux climat des caraïbes. Autant de clichés qui volent en éclat à la lecture de Born Fi' Dead, enquête sur les dangereux gangs de Kingston et leurs liens étroits avec la classe politique locale. Entretien avec son auteur, la journaliste Laurie Gunst.

Née en 1949, la journaliste américaine Laurie Gunst a grandi au sein d'une famille juive. Sa mère était une activiste chevronnée de toutes les causes touchant aux droits civiques, et elle fut en partie élevée par une femme noire qui travaillait pour sa famille. Un creuset qui allait marquer profondément son travail d'écrivain.
 
A la suite de séjours en Jamaïque, Laurie Gunst entreprend de publier un livre sur la vie des gangs locaux, les posses, et leurs relations avec la classe politique locale, majoritairement composée de blanc. Le début d'une longue enquête et d'un travail de documentation acharné qui aboutira en 1995 sur la publication de Born Fi’ Dead, récemment traduit en Français pour la première fois.
 
D'où vous vient cet intérêt pour la Jamaïque ?
J’ai commencé à m’intéresser au pays en 1975. A cette époque, la situation était particulièrement intense et fascinante. Le Premier Ministre, Michael Manley, était alors le dirigeant et l’île se déclarait être de culture africaine et non britannique. C’était les débuts du reggae. Bref, c’était une époque vraiment excitante !
 
Combien d’années avez-vous travaillé sur les posses ?
J’ai commencé à collecter des preuves et des témoignages en 1977. Puis, j’ai déménagé à Kingston en 1984 pour travailler et commencer mon enquête de terrain. En 1987, j’ai habité dans le quartier de Brooklyn à New York où de nombreux posses trafiquaient également et le livre, Born Fi’ Dead, a été publié en 1995. J’ai passé 18 ans sur ce sujet.
 
Comment sont apparus les posses ?
Ils ont commencé à travailler comme mercenaires politiques dans les ghettos de Kingston downtown. Ils étaient armés et payés par les politiciens de l’île afin de les aider à contrôler ces circonscriptions électorales.
 
Est-ce que les citoyens jamaïcains ont réagi par rapport à cette connexion entre les gangs et les politiciens ?
Non, ils avaient peur de perdre la vie. Le pays était vraiment instable et dangereux, c’était un état policier grimé en une démocratie parlementaire. Durant les élections, il y avait de nombreux morts.
 
Sous le mandat de l’actuel Premier ministre, Bruce Golding, il y a-t-il encore des liens entre les posses et les politiciens ?
Oui. Par exemple, Bruce Golding refuse depuis août 2009 l’extradition du don de Tivoli Gardens, Christopher "Dudus" Coke. Il met en avant que ce serait une violation des droits de l’homme - j’adore l’excuse ! -, mais d’après-moi, la vraie raison est que Goldin sait que Dudus aurait fait tomber certains politiciens jamaïcains dans le cadre de ses aveux aux autorités américaines qui le recherchent pour trafic d’armes et de drogues.
 
Les posses travaillent toujours entre les USA et la Jamaïque ?
Oui. Ils trafiquent toujours du crack, de la cocaïne et de l’herbe. Le trafic d’armes des USA vers la Jamaïque est aussi l’une des raisons de ces extraditions.
 
Est-ce qu’ils ont des relations avec les autres gangs ?
Non, je ne pense pas. Les autres gangs et organisations colombiennes, mexicaines et dominicaines préfèrent dealer entre-elles car les posses ont une mauvaise réputation et sont perçus comme des artistes de l’arnaque qui n'ont de loyauté envers personne.
 
Où sont-ils implantés aux USA ?
Principalement à New York et Miami, mais ils sont aussi dispersés dans tout le pays. Puis, avec le relâchement des lois sur les armes, ils peuvent s’en procurer de partout et en particulier dans les états de l’Ohio et en Virginie.
 
Comment les posses recrutent leurs membres ?
La pauvreté et la désespérance fabriquent les sufferers (nom donné aux pauvres en Jamaïque, NDLR) de la Jamaïque et de certaines villes pauvres des USA qui se révèlent être motivés par les activités criminelles. C’est triste, mais je pense que le bad boy est un profil et un modèle mondial pour certains jeunes hommes blacks.
 
Ce sentiment n’est-il pas inspiré par les films et le cinéma ?
Oui, définitivement. Les style des posses a été inspiré par des acteurs comme Clint Eastwood pour ses rôles dans les westerns spaghettis de Sergio Leone. On peut encore citer Al Pacino dans Scarface. Puis les posses ont inspiré le cinéma à leur tour pour composer les rôles de bad boy. New Jack City, film tourné en 1988, a été l’un des premiers à traiter le sujet des quartiers pauvres, du crack et de l’implantation des gangs jamaïcains aux USA et ainsi porter à l’écran le style des posses !
 
Est-ce que les posses sont composés d’une hiérarchie comparable à celle de la mafia ?
Oui et non. Ils ont bien un don, un statut comparable à la mafia, ils aiment aussi se référer aux soldats de cette organisation. Mais contrairement à elle, le posse n’a pas un code d’honneur ou d’omerta. Il est plus facile de démanteler un gang jamaïcain car ils sont prêts à donner des informations sur les autres membres contre une peine de prison réduite.
 
Aujourd’hui, continuez-vous à travailler sur les posses ?
Non, pas à proprement parler. Je fais souvent des briefings avec mes contacts jamaïcains et je suis toujours heureuse de parler de mon travail à propos de Born Fi’ Dead.

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