LA GRANDE BATAILLE DES BANQUES AFRICAINES

LA GRANDE BATAILLE DES BANQUES AFRICAINES

Croissance démographique et pré-émergence économique créent une nouvelle donne pour les banques au sud du Sahara. Le potentiel de bancarisation est énorme, et le petit épargnant le nouveau client à conquérir.  

Le secteur bancaire africain est en pleine ébullition. "Dans la campagne du Bénin, une maison neuve sur deux est une banque et on aperçoit un émetteur de téléphonie mobile tous les 100 mètres", plaisante le banquier d'affaires Lionel ZINSOU, président de PAI Partners. Volontairement caricaturale, l'image résume à elle seule une lame de fond à l'œuvre au sud du Sahara : les banques vont au-devant d'une clientèle populaire potentielle toujours plus nombreuse, et l'alliance avec la révolution numérique et la téléphonie mobile leur offre des horizons insoupçonnés jusqu'à peu.

A l'autre bout du continent, il y a juste trois ans, un événement avait déjà secoué les esprits. L'entrée à hauteur de 20 % du chinois ICBC, la première capitalisation mondiale, dans Standard Bank of South Africa, la plus grande banque d'Afrique, forçait à ouvrir les yeux : le marché bancaire en Afrique n'était plus un exotisme, mais bien du "sérieux".

"C'est l'un des marchés bancaires émergents les plus rapides du monde", estimait déjà PricewaterhouseCoopers avant une crise financière mondiale qui n'a guère touché directement un secteur encore protégé des toxicités financières mondiales.

Fusions, acquisitions, absorptions et implantations nouvelles, avec notamment pour épicentres le Nigeria, l'Afrique de l'Ouest ou une Afrique de l'Est anglophone en modernisation à marche forcée -Kenya, Ouganda, Tanzanie -, ne cessent de modifier un paysage promis pour quelques années à de nouvelles évolutions.

On y parle de "Far West" et de "nouvelle frontière", et la "GBBA" (grande bataille des banques africaines), comme la surnomme certains, est en cours. Car il faut faire vite :"Les positions seront verrouillées dans la décennie qui vient", explique un expert. 
Le bétail en guise de bas de laine  

"Un marché bancaire énorme se révèle en Afrique"notait avant l'été Jean-Michel SEVERINO, l'ancien directeur général de l'Agence française de développement, lors de la sortie de son livre "Le Temps de l'Afrique".

Il est le corollaire de son impressionnante croissance démographique, d'une émergence économique fondée sur le boum des échanges, l'effet d'entraînement des secteurs des matières premières et miniers et des délocalisations vers le continent, tous synonymes d'une progression des revenus également nourrie par les milliards d'euros des transferts des migrants.

Le FMI et la commission des Nations unies pour l'Afrique prévoient ainsi une croissance moyenne de 5,5 % à 6 % par an à partir de 2011 pour l'Afrique subsaharienne. "Même en ne faisant rien, les banques africaines verraient leur activité progresser", ironise un expert.

Les marges de manœuvre de la banque de détail y sont considérables. Le seul taux de bancarisation de la population -souvent moins de 10 %, soit le taux le plus bas du monde en développement -donne une idée du potentiel.

Faute d'agences bancaires à portée de main dans la plupart des pays - on en compte à peine une pour 50.000 habitants -, et du fait de règles trop draconiennes (solde minimum, dépôt initial, frais élevés), 80 % des avoirs des ménages ruraux restent sous forme non financière, le bétail demeurant un bon moyen de conserver ses économies sur pied…

Le modèle traditionnel et très bien implanté de la banque en Afrique, souvent hérité d'un transfert Nord-Sud de la banque universelle et "corporate", symbolisée par des acteurs de premier plan, français, anglais (Barclays, Standard Chartered) ou américain (Citigroup), cale un peu.

"Avec des ressources stables, sans produits essentiels tels que prêts au logement ou leasing, leur travail s'est résumé à financer des crédits de campagnes agricoles, à jouer sur de petits volumes et un crédit cher, et à accumuler des surliquidités qu'elles prêtaient aux banques centrales", explique un banquier.

"En raison du risque, on constate un grand vide pour les PME, ajoute Alain Le NOIR, conseiller spécial du Club des dirigeants des banques d'Afrique, et 80 % de ce marché ne sont pas couverts au moment du décollage économique du continent".

"L'offre de services aux entreprises n'est toujours pas au rendez-vous, confirme Aude FLOGNY-CATRISSE, responsable de la division secteur financier de l'AFD. C'est tout l'enjeu de la mésofinance et de ce magma de centaines de milliers de petites entreprises à la limite de l'informel, qui ont même peur de rencontrer une banque".

Le système bancaire africain a beau être "le plus rentable du monde, car les banques y font des choses simples : elles prêtent au bon client avec des marges très élevées", comme on le résume à Proparco, l'institution financière de l'AFD, l'inadéquation entre banque et clientèle en pré-émergence économique se révèle aujourd'hui patente. Cette prise de conscience provoque des"mouvements profonds, particulièrement en Afrique de l'Ouest", reconnaît la profession, preuve qu'il y a aujourd'hui mieux à faire en Afrique en matière bancaire.  

Singulièrement, la "guerre de conquête" est partie de groupes africains qui ont enjambé les frontières et décloisonné des petits marchés, jusqu'alors très compartimentés. "C'est une révolution comparable à la fin des systèmes bancaires étatiques dans les années 1980", soulignent les opérateurs locaux, et "essentiellement un mouvement de l'intérieur, Sud-Sud", ajoute DHAFER SAIDANE, maître de conférences à l'université de Lille-III.  
Concentration et professionnalisation

Son expression la plus spectaculaire est certainement la poignée de banques du Nigeria explosant hors de leur marché domestique. En 2005, la banque centrale les a contraintes pour des raisons prudentielles à relever considérablement leur capital, provoquant un phénomène de concentration du secteur (le nombre de banques est brutalement passé de 89 à 25), donnant lui-même naissance "à des monstres de taille continentale", relève un banquier de Cotonou.

Trop grosses pour un Nigeria pourtant mastodonte économique de la région, Union Bank for Africa, Access Bank, Zenith ou First Bank sont déjà un peu partout en Afrique de l'Ouest ou centrale. Et elles ne s'arrêteront pas là. 

"Plus prudentes et mesurées, mais animées par une grosse motivation financière", souligne Sonia TRABELSI, de Fitch North Africa, les banques marocaines ont de leur côté fait une irruption remarquée dans la région il y a deux ans. Suivant une stratégie d'acquisitions agressive au coup par coup, Attijariwafa Bank a ainsi racheté cinq filiales du Crédit Agricole en Afrique de l'Ouest et centrale, la BIM au Mali, la CBAO au Burkina Faso et est aujourd'hui la première banque au Sénégal.

La BMCE, qui recherchait quant à elle un opérateur professionnel, a de son côté pris le contrôle du groupe Bank of Africa (BOA), un grand groupe africain né au Mali, aujourd'hui présent dans six pays d'Afrique de l'Ouest, cinq pays d'Afrique de l'Est et de l'océan Indien, en RDC et en France.

Comme le groupe Ecobank, du Togo, établi dans 30 pays et qui vient d'ouvrir un bureau à Johannesburg, BOA est un symbole de cet entrepreneuriat pionnier des réseaux panafricains. "On était à peu près seuls, mais tout le monde s'y met. Nous sommes entre 10 et 15 groupes de stature régionale et continentale", constate Paul DERREUMAUX, président du Groupe BOA. Et ce n'est pas fini, car on attend encore du monde. "Les banques libanaises, tunisiennes et égyptiennes vont venir", explique-t-on à Proparco. Certains y ajoutent la Libye et l'Inde. Les grandes banques internationalisées d'Afrique du Sud, qui ont pour horizon les grands pays émergents, "ne sont pas encore très à l'aise en Afrique, hors de leur zone traditionnelle d'influence, mais elles vont venir, et cela pourrait faire mal", pronostique Paul DERREUMAUX.  

La concurrence s'avère en tout cas positive : "Alliée à la mise en œuvre des règles prudentielles, elle nettoie le marché, pousse à la concentration et professionnalise l'Afrique subsaharienne. Formation, marketing, ingénierie financière, tout y passe ! Et l'offre de produits se diversifie déjà", estime un vieux routier de la finance en Afrique.

"Avant, elles transformaient de l'épargne longue en emploi à court terme ; aujourd'hui, elles transforment de l'épargne courte en prêts à long terme : les banques en Afrique commencent à faire leur métier", apprécie Lionel ZINSOU. Mais cette concurrence est d'autant plus rude que tout le monde s'engouffre dans un premier temps sur le même créneau : la"proximité", en mettant à niveau les services de base censés toucher et "bancariser" les agents économiques du plus petit des villages.

Presque un nouveau métier : "Le banquier doit désormais aller chercher le client. C'est une approche plus dynamique, plus commerciale, et plus humble", confesse le président de la BOA. "On assiste à une grande course à la clientèle des particuliers, via la multiplication des agences et l'introduction de nouvelles technologies, comme la monétique et le "mobile-banking"", cette formule magique qui permet de transférer de l'argent et de régler ses factures grâce à un téléphone portable, confirme Alain Le NOIR.

70 % de la population africaine sont équipés de mobiles et, c'est sûr, "l'innovation dans ce domaine va venir d'Afrique ", clament en chœur les professionnels. Le Kenya est d'ailleurs réputé être le pays le plus sophistiqué du monde en matière de paiement par téléphone cellulaire. Côté entreprises, on tend également des ponts vers les PME, en s'imprégnant des méthodes d'analyse crédit qui n'existaient pas en Afrique et vers le microcrédit. 
Des « agences low cost »

Signe des temps, les banques françaises participent au mouvement. Toujours parmi les grands leaders de la zone francophone, BNP Paribas (102 agences sur six pays) et Société Générale (11 pays, 230 agences) ont effectué pendant quelques années un "arrêt sur image", toutes concentrées qu'elles étaient sur l'Europe de l'Est et l'Afrique du Nord, alors que Crédit Agricole mettait de son côté la clef sous la porte africaine.

Toutes deux revendiquent aujourd'hui des plans de développement pour une Afrique subsaharienne dans laquelle leur influence s'est diluée. BNP Paribas finalise actuellement un "plan stratégique"en ce sens. "Nous voulons reconquérir des particuliers et des parts de marché dans les PME, en étant plus incisifs dans le domaine du "mass retail", notamment par des ouvertures d'agences", explique André CHAFFRINGEON, responsable Méditerranée-Afrique de BNP Paribas.

La banque a par ailleurs déjà deux années d'expérience en matière de "mobile-banking" en Côte d'Ivoire, associée à France Télécom dans Orange Money, et lance aujourd'hui cette expérience au Mali.

Même démarche chez Société Générale.

Déjà "banque la plus investie dans la microfinance, soit en participations, soit en refinancement", "nous avons prévu de lancer en Afrique subsaharienne un projet de réseau d'agences low cost, avec une marque séparée et des produits simples.

Au Sénégal, où nous avons déjà monté un système de "mobile banking", "tout opérateur", nous allons conduire en 2011 une expérience avec plusieurs agences "en dur", explique Jean-Louis MATTEI, directeur de la banque de détail à l'international.

Si les "vieilles", comme on les surnomme en Afrique, s'y mettent aussi…


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