Interview : Ama Mazama, Voix de l’afrocentricité

Ama Mazama,
Voix de l’afrocentricité

 

Souvent décrite comme radicale, Ama Mazama est une chercheuse qui n’hésite sûrement pas à affirmer ses choix idéologiques. Si ses positions dérangent, c’est bien parce qu’elle fait partie des rares chercheurs dans notre région dont la référence idéologique est l’afrocentricité. Elle défie ainsi l’ordre établi et défend ses valeurs africaines avec force et conviction. Installée aux Etats-Unis, elle revient fréquemment en Guadeloupe et œuvre afin que ce courant de pensée y ait une place effective. Nous l’avons interrogé lors de son tout récent séjour dans l’île.

Ms B. :  Depuis maintenant plus de 10 ans, vous contribuez à l’organisation de Kwanzaa en Guadeloupe. Pourquoi avez-vous choisi d’œuvrer pour la célébration de cette fête dans l’île ?
A. M. : J’ai fait le choix d’introduire Kwanzaa en Guadeloupe en 1998, et de m’impliquer activement dans la célébration de Kwanzaa en Guadeloupe parce que je pense qu’il est impératif que nous ayons nos propres rituels, qui nous célèbrent, qui nous reflètent sur le plan culturel et historique, et qui nous fortifient individuellement et collectivement. Trop souvent, nous nous adonnons aux rituels d’autres groupes, et cela nous empêche d’être nous-mêmes en nous aliénant davantage. Si l’on prend l’exemple de Noël,  entre autres, l’on voit bien que tous les symboles attachés à cette fête viennent d’ailleurs en fait de très très loin de nous : le vieux blanc vêtu de rouge à  barbe blanche et que l’on appelle le Père Noel, qui passe par les cheminées, et les neuf rennes qui tirent son traîneau, la neige qui les accompagnent, le sapin, etc., n’ont de toute évidence rien à voir avec nous, mais viennent du Pôle Nord. Il s’agit en fait d’un mélange de légendes chrétiennes et  paiennes, toutes d’origine européenne. Kwanzaa est une fête pan-africaine, créée en 1966 par Maulana Karenga, très précisément pour nous réancrer dans nos propres traditions. Kwanzaa s’inscrit en effet dans la tradition des festivals agricoles organisés depuis des millénaires en Afrique pour célébrer le moment de la récolte. Ces festivals existaient en Egypte ancienne et en Nubie.
Ms B. :  En 2011, Kwanzaa a également été célébré en Martinique. Comment cela s’est-il passé ?
A. M. :  Kwanzaa a été célébré de façon collective en Martinique pour la première fois, grâce à l’initiative de la Soeur Ebony Afwa Hidaya Nehanda, présidente de l’organisation Nia Khepera. Cette première célébration a été un succès puisque plus de 150 d’Africains de la Martinique ont répondu à l’appel, et ont de toute évidence beaucoup apprécié l’esprit de Kwanzaa.
Ms B. :  De façon plus générale, vous œuvrez activement pour une diffusion de l’afrocentricité, avez-vous le sentiment que ce mouvement soit compris par nos populations ?
A. M. : Je ne sais pas si le mouvement est compris par nos populations, comme vous dites. Ce que je sais, par contre, c’est qu’il y a un profond et croissant désir d’Afrocentricité. Je vous donnerai comme exemple la Cérémonie de Changement de Nom que l’Afrocentricity International organise en Guadeloupe depuis deux ans, en Janvier : l’année dernière, ce ne sont pas moins de 60 Guadeloupéens, de tous âges et de toutes classes sociales, qui sont venus recevoir un nom africain. Cette année, nous nous apprêtons pour la troisième édition de cette cérémonie, et nous avons un important contingent de la Martinique qui fera le déplacement tout exprès pour se joindre à nous. Vous voyez donc que même si superficiellement on a l’impression que les choses ne changent pas, il y a tout de même des changements profonds qui s’effectuent. Rejeter son nom d’esclave pour assumer un nom africain n’est pas une démarche allant de soi dans l’univers colonial dans lequel nous vivons ici, loin de là, et pourtant de plus en plus d’entre nous ressentent le besoin de faire cette démarche afin de préserver et fortifier notre équilibre mental. Ces noms de blancs dont on nous a affublés à l’abolition de l’esclavage nous fatiguent et nous affaiblissent.
Ms B. : La créolité semble être le mouvement dominant de nos jours aux Antilles. Quel regard portez-vous sur cela ?
A. M. : Cela ne peut nous étonner, puisque la créolité est un mouvement qui préconise le statu quo, fondé sur la suprématie coloniale et blanche. Cette idéologie jouit de l’appui du pouvoir en place, qui la diffuse à longueur de journée, pour nous convaincre que nous ne sommes pas Africains, mais des « créoles, » c’est-à-dire, des êtres sans aucune profondeur historique ou culturelle. Nous sommes aussi censés être fondamentalement pareils à ceux dont les ancêtres nous ont férocement traités et exploités, et qui eux-mêmes continuent à nous exploiter, unis que nous sommes dans ce que j’appelle une « créolité béate » dans un de mes livres.
Ms B. : Face à la créolité, vous pensez tout de même pouvoir être entendue et comprise par le plus grand nombre ?
A. M. : Nous ne cherchons pas à être entendu par le plus grand nombre. Ce que nous cherchons, ce sont 1000 Afrocentristes qui, munis d’une forte conscience d’eux-mêmes et d’elles-mêmes en tant qu’Africains, forts de leur connaissance de leur passé, et fortifiés par leur vénération de leurs esprits ancestraux et de leurs divinités, remueront alors la terre et le ciel. C’est dans ce but que l’Afrocentricity International a été créée.
Ms B. : Présentez-nous l’Afrocentricity International ?
A. M. : L’Afrocentricité Internationale (Afrocentricity International, AI) est une organisation créée récemment aux Etats-Unis, sur le modèle de l’organisation de Marcus Garvey : l’UNIA. Avec Molefi Kete Asante, nous avons créé l’AI dont l’objectif premier est la renaissance africaine fondée sur des bases spirituelles africaines profondes. Elles permettront aux membres de la communauté AI de s’engager dans des actions constructives et concrètes sur le plan économique, politique, et éducatif, afin de changer nos conditions d’existence, et nous permettre d’être véritablement indépendants de paradigmes débilitants. L’AI s’inscrit dans la tradition créée par Marcus Garvey, et reprend à son compte le programme d’action pan-africain de l’UNIA. Notre conscience n’est plus simplement « noire » cependant, mais africaine, au sens culturel et historique du terme.
Ms B. : Que souhaiteriez-vous voir émerger au sein de nos populations dans un avenir proche ?
A. M. : Une forte conscience afrocentrique, accompagnée d’un programme d’actions visant à changer véritablement nos conditions d’existence. Un changement tel que nous ne serons plus satisfaits de consommer les idées et les objets de l’Occident, mais que nous ressentirons le besoin impérieux de créer à nouveau pour nous-mêmes et par nous-mêmes. Un changement tel que nous ne permettrons plus à d’autres de nous dire qui nous sommes, mais que nous nous définirons nous-mêmes, et établirons nous-mêmes nos objectifs, nos intérêts, nos valeurs. En d’autres termes, que nous arrêtions de pourchasser les rêves des autres, car ces rêves ne nous mènent à rien de noble, mais sont en train de tourner au cauchemar, y compris pour eux-mêmes.
Ms B. : Actuellement, quels sont les projets auxquels vous vous consacrez ?
A. M. : Mon projet actuel, et essentiel, est la propagation de l’Afrocentricity International. Nous cherchons à ouvrir des divisions un peu partout dans le monde africain. C’est en train de se faire en Côte d’Ivoire, par exemple. Nous allons lancer l’organisation en Europe au mois de Mai, avec un grand évènement à Paris, les 12-13 Mai 2012. Et nous irons partout dans le monde où nos sœurs et frères résident afin de partager notre vision et notre programme d’actions pour la Renaissance Africaine.

                                                                            Propos recueillis par Miss Baylavwa

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