Guadeloupe. Le dernier CD de Voukoum est-il choquant ?

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Basse-Terre. 3 décembre 2010. CCN. Les chastes oreilles et les pubibonds seront sans doute choqués par les paroles du dernier CD que viennent de sortir conjointement le Mouvman Kiltirel Voukoum et l’association Karuk’interface. Eric Cairo, compositeur des titres « Ansanm kont le sida » et « An pa ka tann » est formel : « nous refusons la langue de bois ». Mais jadis, les textes de chansons populaires créaient souvent la polémique aussi bien en Gaudeloupe que chez nos voisins trinadiens ou haïtiens. Est-ce une constante dans la musique cari-créole ? Explication de textes.

Qui se souvient encore d’Emmanuel Paines, ce chanteur guadeloupéen, d’origine Saint-Martinoise, qui fit un tabac avec un titre « Emanniel wozé jaden la » ? Plus personne. Pourtant cette chanson qu’on qualifiât pudiquement à l’époque à « double sens », racontait en termes à peine voilée les « exploits » (sexuels) d’un jardinier qui « arrosait » le jardin des femmes. Pas besoin de dessin, on s’est compris.

C’était encore l’époque des microsillons 45 tours où pour s’assurer un succès populaire, il fallait faire -mine de rien avec des termes appropriés et parfois alambiqués- raconter des aventures sexuelles. Henri Debs et son complice Serge Christophe (Paloud é Chobet), Daniel Forestal (An ka santi an ka Houmba !) ont été les grands maîtres d’un genre qui a eu son heure de gloire. A Port-of-Spain, le Trinidadien Mighty Sparrow chantait en créole (à base lexicale française), non sans succès, « Mako man » et « Big Bamboo ». Mais c’est sans doute le tube international des Aiglons de Basse-Terre (kwis a poul-poupoul, kwis a rakoun-koukoun…) qui aura été le pic de ce style. L’incroyable Franky Vincent, à la fin des années 70, reprit le genre mais cette fois avec une sorte d’ humour distancié (Franky Porno, Braguette d'or…), et certains n’hésitèrent pas à vouloir en faire une sorte de Gainsbourg tropical. À la même époque, en Haïti, c'est Jean Gesner Henry, alias Coupé Cloué qui « dérangeait » avec ses textes très « chauds » (Sosis ! Anderdan..) d'aucuns diront sexistes mais qui étaient somme toute appréciés, paradoxalement par la gente féminine.

Avec l’arrivée du zouk de Kassav, la chanson populaire guadeloupéenne quitta le domaine du « hot ». Les textes des Decimus, Saint-Eloi ou Desvarieux, plus identitaires, étaient l’écho musical d’une période pendant laquelle le mouvement nationaliste et l’arrivée des radios patriotiques, qui n’hésitaient pas à censurer les chansons trop légères, obligeaient les sauteurs à plus de « conscience ». Et puis, quand la pression idéologique fut moins forte, le zouk généra un regrettable avatar le zouk love. Depuis près de deux décennies, les épigones de feu Saint-Eloi se sont mis à chanter leurs déboires sentimentaux sur tous les registres mais plus personne, n’osa revenir au « hard core » des textes des années 60. 

Depuis des groupes culturels proches des idées nationalistes ont essaimé un peu partout en Guadeloupe. L’ancêtre, c’est Akiyo, plus précisément le Mouvman Kiltirel Akiyo. Ce groupe qu’on découvrit lors d’un « déboulé » carnavalesque en 1979, redonna une impulsion nouvelle et une dimension patrimoniale aux rythmes de Senjan (midi a mas) ; à Basse Terre, le mouvman Kiltirel Voukoum s’affirma quelques années plus tard, encore plus ancré dans la tradition. Voukoum a prouvé, au cours des deux dernières décennies, qu’il était devenu un acteur incontournable dans la défense, la diffusion des valeurs culturelles authentiquement guadeloupéennes. Tout le travail initié par la bande à Démétrius, Labiny, Cairo et consorts a largement contribué à créer en Guadeloupe, un socle culturel à la fois référentiel et incontournable.

Voukoum est donc un acteur culturel d’importance, engagé dans la défense du « noumenm noumenm guadeloupéen ». Les trois ou quatre cd, produits par ce groupe, ont été porteurs de messages essentiels quant à la situation socio-culturelle de la Guadeloupe. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la « Gwadloup se tan nou », la chanson culte du LKP, a été réalisé avec la participation des musiciens du groupe voukoum..

La semaine dernière, à l’occasion de la journée internationale du sida, Voukoum et l’association Karuk’interface, ont sorti un cd-deux titres « ansanm kont le sida » où il est question de se protéger et pour l’occasion, Voukoum a choisi d’utiliser les mots appropriés. Il faut écouter ce disque qui devrait être un tube. Non, il ne choquera pas mais il surprendra. 

C’est la manière Voukoum d’alerter contre une maladie qui fait des ravages en Gwadloup. Si les mots choquent, c’est tant mieux. Le groupe aura atteint son but…

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